Incident générique inquiétant dans les centrales du littoral normand

Hier les trois centrales nucléaires de Normandie ont déclaré un événement significatif commun. Dans le jargon nucléaire, un tel événement est qualifié de « générique » parce qu’il touche des installations d’un même palier, en l’occurrence ici des réacteurs de 1 300 MWe. Il ne s’agit pas d’un événement anodin dans la mesure où les centrales du littoral de la Manche veulent changer le mode d’intervention en zone contrôlée, le projet EVEREST. Les événements déclarés le 13 avril 2017 rappellent qu’un tel dispositif n’est pas à ce jour possible. Et c’est tant mieux au vu des risques que cela représente pour les salariés…

Voilà ce que déclarent les centrales sur leurs sites internet :

« Lors d’un constat interne, il a été détecté que les documents opératoires utilisés pour effectuer les essais périodiques dans certaines centrales du palier 1 300 MW, mentionnent le critère de « bon fonctionnement », sans toutefois conduire à la vérification du critère de précision de la valeur.

Des investigations complémentaires ont alors été menées pour préciser la valeur du critère lors des derniers essais réalisés. Pour trois centrales (Paluel, tranches 2, 3 et 4, Flamanville, tranche 2 et Penly, tranche 1), le critère de précision n’a pas été respecté. Cela constitue un non-respect des règles générales d’exploitation. Les référentiels utilisés ont été mis à jour pour intégrer systématiquement le contrôle de la valeur lors des essais à venir. »

Quoi qu’en dise l’exploitant il s’agit là non seulement d’un écart aux règles générales d’exploitation mais d’un événement qui donne à voir que les contrôles nécessaires à la conduite et au bon déroulement des opérations de maintenance ne sont pas toujours disponibles en raison de défaillances de matériels indispensables pour la radioprotection, voire la sûreté.

L’indisponibilité des chaines de mesures est un problème constant dans les centrales

Le 15 mars 2017, l’exploitant de la centrale nucléaire de Belleville a déclaré à ASN un événement significatif pour la sûreté relatif à un non-respect des spécifications techniques d’exploitation du réacteur n° 1. Un essai périodique visant à tester la disponibilité d’une partie des chaînes de mesure de la radioactivité du circuit secondaire est décidé. Or en raison de l’indisponibilité de ces chaînes de mesure, les spécifications techniques d’exploitation prévoient une interdiction de baisse de puissance pendant toute la durée de l’essai. Pourtant l’équipe de conduite initie une baisse de puissance de 40 MW/minute avec pour objectif d’atteindre 700 MW, et ce, sans identifier l’interdiction de suivi de charge due à l’essai en cours….

Le 26 janvier 2017 l’exploitant de la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine constate un dysfonctionnement lors d’un essai périodique sur un matériel d’alimentation électrique d’ultime secours. Après une intervention de maintenance celui-ci est considéré à nouveau disponible le 28 janvier malgré une singularité observée sur une mesure, dont les équipes de maintenance ne considèrent alors pas qu’elle remette en cause le fonctionnement de l’équipement.

Le 24 novembre 2016, l’exploitant de la centrale nucléaire de Cruas – Meysse a déclaré à l’ASN un événement significatif pour la sûreté relatif à l’indisponibilité de deux chaînes de mesure de la radioactivité d’un des générateurs de vapeur du réacteur 2. Trois générateurs de vapeur assurent l’échange thermique entre l’eau du circuit primaire et celle du circuit secondaire qui se transforme en vapeur et alimente la turbine. L’eau du circuit secondaire n’est pas radioactive sauf si une brèche ou une fuite (par exemple dans le cas de la rupture d’un tube de générateur de vapeur) met en communication les deux circuits. De ce fait, la radioactivité du circuit secondaire doit être surveillée en permanence en différents points par des chaînes de mesure de l’activité et des alarmes, retransmises en salle de commande, préviennent les opérateurs de toute valeur anormale.

Le 7 juillet 2016, EDF a déclaré à l’ASN un événement significatif pour la sûreté concernant le risque de défaillance d’éléments importants pour la protection en cas de séisme, du fait de la défaillance possible d’autres matériels situés à proximité. Concernant initialement les réacteurs de 900 MWe et de 1300 MWe, cette déclaration a été étendue par EDF le 3 janvier 2017 aux réacteurs de 1450 MWe. La sûreté des réacteurs électronucléaires repose sur un certain nombre d’équipements importants pour la protection. Ces équipements, qui contribuent à la prévention des risques, doivent être en capacité d’assurer leur fonction notamment en cas de séisme. Dans cette situation, certains matériels qui n’ont pas de rôle pour la sûreté et qui sont moins résistants, appelés « agresseurs », pourraient provoquer des dégradations sur des EIP, alors qualifiés de « cibles ».

Le 16 septembre 2016, EDF a déclaré à l’ASN un événement significatif relatif à la détection tardive de l’indisponibilité d’un capteur de mesure du niveau de l’eau dans la cuve du réacteur n° 1 de Paluel, ce qui constitue un écart aux règles générales d’exploitation[i].

Des indisponibilités souvent longues dont les conséquences peuvent être fatales

Cette liste est loin d’être exhaustive. Les défauts d’instrumentation et de mesures sont constants dans les centrales. Les plus dommageables pour les salariés qui sont en permanence amenés à intervenir en zone contrôlée concernent les chaines « KRT ». Ce système comprend plusieurs chaînes de mesure par paire de réacteurs. Il permet de surveiller les rejets radioactifs et les niveaux d’activité à l’intérieur des bâtiments et sur le site. La chaîne KRT concernée est dédiée au contrôle de radioprotection de la ventilation de balayage en circuit ouvert tranche à l’arrêt (EBA).

Le 1er mars 2015, EDF annonce à Penly une indisponibilité fortuite de 2 chaînes KRT de prélèvement de carbone 14 à la cheminée du Bâtiment Auxiliaires Nucléaires (BAN). Parfois ces indisponibilités peuvent être longues. Le 1er juin 2012, alors que le réacteur n°4 de Cruas était en phase de redémarrage à l’issue d’un arrêt pour maintenance programmée, les équipes de conduite ont constaté que les trois chaînes de mesure de radioactivité des générateurs de vapeur étaient inopérantes depuis plusieurs jours.

A Doel en 2011 a été constaté qu’une des chaines de mesures localisée dans le bâtiment combustible du réacteur n°3 n’était pas opérationnelle. On a été en présence d’un défaut de mesure de radioactivité dans l’air du circuit de ventilation du bâtiment combustible. Cela est d’autant plus grave qu’en cas d’accident dans le bâtiment combustible (qui contient les piscines de stockage du combustible usé), ces chaines de mesure devraient déclencher les alarmes et par conséquent provoquer la mise en place du système de filtration de l’air contaminé, et ce afin de minimiser les rejets d’effluents radioactifs dans l’environnement…

Le 26 mars 2009, à la suite d’une opération de contrôle sur le réacteur n°2, la centrale de Flamanville a constaté que quatre chaînes KRT de mesure de la radioactivité étaient indisponibles depuis 17 jours. Des investigations menées par l’Autorité de contrôle ont révélé un problème identique sur la tranche 1… ce qui est contraire aux règles générales d’exploitationdéfinissant le domaine de fonctionnement autorisé de l’installation. Là encore la liste est quasi infinie…

Il ne faudrait pas minimiser ces défaillances. La conduite d’un réacteur nucléaire implique de disposer de données précises et fiables pour faire face à tout aléa. C’est d’autant plus important que certains automatismes sont fondés sur la disponibilité immédiate de données cruciales. Pour ne prendre que cet exemple parmi beaucoup d’autres, à Gravelines en 2005, lors du redémarrage du réacteur après son arrêt pour maintenance et rechargement en combustible, une erreur d’implantation des paramètres de réglage des deux chaînes intermédiaires de mesure du flux neutronique a généré, durant 18 heures, un décalage des seuils d’arrêt automatique du réacteur n°4. Le problème a été résolu. Mais ce n’est pas toujours le cas…

Encore une fois les salariés sont les premières victimes de ces défaillances

Si la conduite des réacteurs devient hasardeuse en raison des indisponibilités des chaines de mesures, ce sont les salariés qui peuvent intervenir en zone contrôlée qui sont les premiers intéressés. En effet, leur protection implique non seulement que les zones nucléaires soient radiologiquement propres mais qu’ils puissent disposer d’informations constantes et fiables. C’est particulièrement important face à des substances pour le moins dangereuses comme le Xénon-133[ii].

Le problème est accru aujourd’hui. En effet depuis 2006, certaines centrales ont fait le choix d’une entrée en zone nucléaire en vêtements de travail usuels et non plus en tenue blanche classique. Cette démarche s’appuie sur le principe d’un zonage précis des locaux situés en zone contrôlée. Ce type de démarche (appelée EVEREST) est mis en œuvre depuis de nombreuses années dans des centrales anglaises et américaines. Les salariés d’EDF ou des entreprises extérieures qui accèdent en zone contrôlée peuvent le faire en vêtements de travail et en vêtements civils pour les visiteurs.

En 2014, une centrale nucléaire sur cinq a mis en oeuvre la démarche EVEREST (Évoluer VERs une Entrée Sans Tenue universelle) qui traduit « la volonté d’EDF d’assurer une meilleure propreté radiologique de ses installations afin de limiter l’exposition des intervenants[iii] ». Mais comme le note la Société française de radioprotection, ce dispositif implique « Une gestion rigoureuse de la propreté radiologique permet un accès en ZC en bleu de travail et ainsi réaliser des opérations de maintenance et d’exploitation dans de meilleures conditions d’intervention et avec un gain de temps conséquent (phases d’habillage / déshabillage, pauses, relèves,…)… »

Très concrètement pour éviter des contaminations encore trop fréquentes, on vient encore de le constater au Blayais[iv] le 13 avril 2017, une telle évolution du mode d’intervention implique des chaines de mesures fiables, disponibles et sûres.

En effet si le retour d’expérience est jusqu’à présent positif, EDF doit rester vigilant quant à la mise en œuvre des bonnes pratiques associées à la démarche, comme le montre l’analyse de l’événement déclaré en 2014 par la centrale nucléaire de Cattenom où cette démarche était mise en œuvre. Cet événement a mis en évidence des lacunes dans la maîtrise par les intervenants des pratiques d’habillage et de déshabillage résultant de la démarche EVEREST et dans la maîtrise du confinement : le confinement dynamique n’était pas efficace car le déprimogène était mal positionné mais surtout, les balises « aérosols » n’étant pas en service, la contamination n’a donc pas été détectée, entraînant la dispersion de contamination dans les locaux et dans les couloirs voisins….

Pas besoin d’en rajouter. Sans une instrumentation de contrôle de la radioprotection efficace, la santé des travailleurs est en péril. Mais manifestement cela ne préoccupe pas toujours l’exploitant au vu des très nombreuses défaillances des chaines de mesures que l’on voit un peu partout…

[i] https://www.asn.fr/Controler/Actualites-du-controle/Avis-d-incident-des-installations-nucleaires/Detection-tardive-de-l-indisponibilite-d-un-capteur-de-mesure-de-niveau-de-l-eau

[ii] https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01089862/document

[iii] http://www.irsn.fr/FR/expertise/rapports_expertise/Documents/surete/Rapport-Surete-Parc-2014_IRSN-2015-00003.pdf

[iv] http://www.francetvinfo.fr/societe/nucleaire/nucleaire-un-travailleur-de-la-centrale-du-blayais-en-gironde-touche-par-une-poussiere-radioactive-au-visage_2144576.html