Everything You Always Wanted to Know About EPR’s vessel

La rumeur s’emballe. La cuve de l’EPR serait bonne pour le service. EDF et AREVA à grand renfort de communication voudraient mettre chacun devant le fait accompli. Sauf que les choses ne sont pas si simples. Non seulement les motifs qui ont amené l’Autorité de contrôle à mettre en cause l’aptitude au service de la cuve de l’EPR sont réels et sérieux mais ils révèlent la défaillance de l’ensemble d’une filière industrielle. La cuve de l’EPR n’est jamais que l’exemple le plus évident d’une impasse technologique.

L'EPR et la cuve de cristal

Afin d’éclairer le débat, le Collectif STOP-EPR ni à Penly ni ailleurs présente aujourd’hui quelques documents publiés depuis l’automne 2015 sur la cuve et sa fabrication dans les vieilles forges de Bourgogne. Plutôt que d’asséner une analyse toute faite, nous préférons livrer à  l’attention de chacun(e) des éléments effectifs qui donnent à voir l’ampleur du problème et les innombrables démarches mises en œuvre pour tenter d’expliquer que la fragilité du cœur du réacteur n’est pas si grave…

Un constat accablant

On en parle depuis plus de deux ans. La cuve de l’EPR ne présente pas toutes les qualités requises pour garantir la sûreté du réacteur nucléaire présenté comme le nec plus ultra de l’industrie atomique française.

La Presse a couvert très largement ce qui est devenu au fil des mois un feuilleton marqué par des découvertes toujours plus accablantes par AREVA.

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En mars 2017, la rédaction de France Inter a diffusé une synthèse très complète des principaux éléments de ce scandale dont les premiers épisodes remontent au début des années 2000 quand l’Etat s’est imaginé qu’il était encore possible de renouveler un parc nucléaire à  bout de souffle au plus tôt :

Les mots sont forts. Ils donnent à voir que le problème est à la fois ancien et structurel. Non seulement les pièces forgées au Creusot ne présentent pas toutes les qualités attendues pour de tels équipements mais la manière même de les fabriquer pose question.

Les meilleures techniques n’étaient pas disponibles

Derrière le cas spécifique de la cuve et de nombreux équipements sous pression nucléaire on trouve un problème plus global, celui des capacités industrielles d’AREVA et des choix faits pour produire au plus vite des pièces « dans des conditions économiquement acceptables » :

Une note publiée ne Juillet 2016 par l’Autorité de sûreté pour le Haut Comité pour la transparence et l’information sur la sûreté nucléaire (HCTISN) apporte des éléments de réponses factuels aux questions de Denis Baupin :

Les faits sont évidents. AREVA a mis en œuvre une qualification des différents éléments de la cuve ne pouvant « pas tenir lieu de qualification technique » parce qu’elle « ne vise pas à caractériser l’ensemble du volume du composant, mais seulement les zones analysées à la conception.»

Un déni des pouvoirs de contrôle de l’Autorité de sûreté 

L’Autorité de contrôle a été mis devant le fait accompli d’autant plus que si les calottes de la cuve de l’EPR de Flamanville 3 ont obtenu leur qualification M140 elles n’ont pas obtenu « leur qualification technique ».

« L’ASN a mis en garde à plusieurs reprises AREVA sur le risque industriel que constituait le fait de poursuivre la fabrication des équipements sans que l’instruction des dossiers de qualification technique des composants entrant dans la fabrication de ces équipements sous pression nucléaires ne soit terminée »

Pour les composants élaborés avant 2008, dont les calottes de la cuve de l’EPR de Flamanville 3, AREVA a décliné la démarche de qualification technique a posteriori. L’émission de différentes versions des dossiers de qualification des calottes de cuve s’est échelonnée entre 2008 et 2010. AREVA a finalement transmis à l’ASN une révision des deux dossiers de qualification technique en avril 2010, l’une pour la calotte supérieure et l’autre pour la calotte inférieure. Ces dossiers avaient toutefois été rédigés avant que les échanges entre les fabricants et l’ASN n’aient abouti à une pratique stabilisée des justifications techniques de maîtrise des risques d’hétérogénéité.

En 2012 encore, le déni prévôt.7 ans après la publication du fameux arrêté ESPN du 12 décembre 2005 précisant l’application d’un texte de 1999 au regard du droit européen, le constructeur nucléaire ne semble pas avoir pris la mesure des évolutions réglementaires applicables à ses activités.

Dans un courrier du 23 février 2012, AREVA propose une nouvelle analyse des écarts pour la plupart des dossiers des composants destinés à l’EPR de Flamanville 3. L’industriel se contente d’indiquer qu’au vu de la pratique stabilisée que, pour la calotte inférieure, l’effet du poids de lingot, du type de lingot et du taux de chutage sur la présence et l’ampleur des ségrégations majeures de carbone n’avait notamment pas été caractérisé. La calotte supérieure n’est quant à elle pas traitée….

Un scandale d’une ampleur inconnue jusque là

Ce qui devait arriver arriva. A l’automne 2015, EDF et AREVA se font copieusement étriller

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Ce qui devait arriver arriva. A l’automne 2015, EDF et AREVA se font copieusement étriller au début de l’automne 2015 par des experts officiels que l’on n’a pas l’habitude de voir exprimer aussi clairement des critiques de l’industrie atomique :

 Le constat devient réquisitoire. les langues se délient et des éléments jusque là réservés à des cercles très restreints sont mis sur la place publique grâce à l’action exemplaire de l’ANCCLI et à l’engagement de son président pour une authentique transparence.

Un effort de transparence inédit

 En décembre 2015 a lieu la première réunion du groupe d’expertise pluraliste demandé par l’ANCCLI. Le dialogue technique sort du cercle très fermé des groupes permanents d’experts de l’Autorité de sûreté. Pour la première fois la surveillance citoyenne des installations nucléaires est reconnue comme une composante à part entière du débat sur le nucléaire.

Il faut dire qu’il y a de quoi dire au vu de la masse d’informations communiquées par l’IRSN et l’ASN :

Le plus intéressant est que cet effort de transparence s’accompagne d’une prise de décision qui n’occulte pas la gravité du problème. Quelles que soient les mesures qu’AREVA pourraient mettre en œuvre « le 1er niveau de défense en profondeur est affecté » :
Et l’on peut s’amuser de quelques demandes de l’ASN comme par exemple la n°14 qui invite l’exploitant à envisager « l’extraction du corps de cuve du puits du bâtiment réacteur et de remplacement de la calotte du fond de la cuve… »

Mais l’aurore ne dure qu’un temps

très rapidement d’aucuns perçoivent que les choses sont déjà aller trop loin. Une large gamme de petits signes laissent comprendre qu’il n’est pas question pour l’Etat de laisser tomber son si cher EPR. On voit même la ministre de l’énergie assumer pleinement le report de la mise à l’arrêt définitif des deux réacteurs de Fessenheim après le démarrage de l’EPR… sans admettre le moins du monde que la cuve du dit EPR est dans un état guère plus glorieux que les générateurs de vapeur de la centrale alsacienne.
En tout cas le lobby nucléaire fait feu de tout bois et exerce des pressions à peine dissimulées sur la validation de la cuve. Sur huit critères de qualification requis par la réglementation applicable aux équipements sous pression, deux seulement sont retenues par l’Autorité de contrôle et son appuis technique, la résilience et la ténacité. Mais c’est sur cette dernière caractéristique que porte l’essentiel de la démarche de justification adressée à AREVA :
Somme toute la bataille se déroule sur le terrain où l’industriel est le plus fort. Tout au plus, experts indépendants et militants antinucléaires arrivent à contraindre AREVA d’étendre les investigations à une troisième pièce d’inclure les chocs froids.
Le programme d’investigation est renforcée mais son orientation demeure. Tout le problème est de regarder si la cuve pourrait tenir si tant est que l’exploitation la ménage. Et le débat s’embourbe alors dans des considérations hyper techniques au point de perdre de vue la question de fond…

 Toujours est-il que les choses durent. Elles prennent même du retard au regard du calendrier annoncé en décembre 2015… à croire que d’aucuns ont repoussé au plus tard la publication des résultats pour reporter toute prise de décision après les échéances électorales de 2017.

Tout va pour le mieux madame la marquise

C’est seulement fin 2016, qu’AREVA communique à l’Autorité de contrôle et à son appuis technique, l’IRSN, la synthèse des investigations requises pour établir la ténacité de la calotte et du couvercle de la cuve de l’EPR :

Du point de vue de l’industriel, l’honneur est sauf :
« Les Examens Non Destructifs (END) mis en oeuvre sur les calottes de Flamanville 3 au cours de leur fabrication selon RCC-M sont suffisants pour détecter l’ensemble des défauts inacceptables d’un point de vue qualité.
Les défauts inacceptables identifiés dans la démarche sont parallèles à la surface de la pièce, on utilisera dans la suite du document le terme parallèle aux peaux. En d’autres termes, à l’étape 3 de la méthodologie, les caractéristiques propres à la gamme de fabrication , et en particulier le très fort taux de corroyage, conduisent à ne pas pouvoir générer de défaut présentant une composante perpendiculaire aux peaux, les potentiels défauts existants avant emboutissage de la pièce sont « écrasés » par le processus de fabrication
Ainsi AREVA conclut que les calottes de Flamanville 3 ne présentent pas de petits défauts débouchants, désorientés, éventuellement remplis d’oxyde et pouvant présenter une surface lisse. Côté externe, le risque de dégradation de la cuve est considéré comme négligeable puisque les calottes sont calorifugées. Côté interne, il serait tout aussi négligeable dans la mesure où la cuve est revêtue d’alliage inoxydable (acier inoxydable austénitique ou alliage base nickel)…
Force est de constater la capacité extraordinaire du constructeur nucléaire à répondre aux questions qu’il se pose. Faudrait-il encore qu’il réponde à toutes celles que l’Autorité de sûreté lui a adressées :

Mais là c’est une autre paire de manche…

Arrêtons les frais !

Aujourd’hui nous nous trouvons en présence d’une masse d’informations très difficilement interprétable de manière objective. Le recours à des pièces sacrificielles et l’usage immodéré de la modélisation ne pourront jamais lever les incertitudes qui entourent les résultats communiqués par AREVA.
En se focalisant sur la ténacité, on en est arrivé à oublier que bien d’autres problèmes se posent. C’est le cas plus particulièrement de la résilience que l’ASN mettait en évidence en septembre 2015 :
 Or aucune règle d’exploitation ne peut prévenir une rupture brutale d’une cuve dont la résilience est inférieur au niveau attendu par les règles de l’art.  Le problème est d’autant plus grand dans le cas de l’EPR que l’avis de l’IRSN n° 2016-00342 donne à voir des défauts de qualification d’équipements du bâtiment réacteur aux conditions accidentelles en particulier en cas d’accident de perte du réfrigérant primaire. Le problème peut même devenir dramatique dans certaines circonstances à en croire l’avis de l’IRSN n° 2016-00386 portant sur la conception des systèmes de sûreté et protection de l’installation contre les effets des agressions internes et externes…
Il reviendra les 26 et 27 juin prochain au groupe permanent d’expert de répondre à toutes les interrogations qui demeurent à l’issue de la démarche de justification mise en œuvre par AREVA.
Rien ne permet d’affirmer à ce jour que la cuve de l’EPR pourra tenir au vu de la quantité de combustible qu’il est prévu d’y charger et des taux de combustion pratiqués aujourd’hui par EDF dans ses installations.
Si les études sur la ténacité de la cuve avaient pour seules ambitions d’évaluer les transitoires nécessaires pour ménager une cuve défaillante cela valait-il le coût de les prescrire ?
Ne conviendrait-il pas mieux d’arrêter les frais pour un réacteur qui au mieux ne produira jamais la puissance nominale envisagée lors de sa conception ?