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L’Etat en Normandie reconnaît la crise climatique mais reste bien timide et surtout oublie de parler du nucléaire

La préfecture de la Région Normandie a publié en juillet dernier une série des documents dans le cadre de l’élaboration du « profil environnemental » du territoire[1]. Il est appréciable que ces informations soient présentées au public. Pour autant, elles sont bien moins détaillées que celles publiées par une autre institution régionale, l’ORECAN, produit de la fusion des Observatoires régionaux constitués au cours de la précédente mandature en Basse et Haute Normandie[2].

Ce n’est pas la seule différence entre ce qui est proposé aujourd’hui par les services déconcentrés de l’Etat et ce qui était jusque là disponible sur le site des DREAL de Normandie. Bon nombre de données passent à la trappe donnant à voir une conception pour le moins réductrice de la question climatique. C’est le cas en particulier du bilan énergétique du territoire pourtant indispensable pour comprendre les causes et les conséquences du changement climatique.

Le problème est que l’Etat persiste à proposer une conception édulcorée de la crise climatique alors même que la journée mondiale d’action pour le climat a donné à voir une très forte très forte préoccupation pour le climat ici[3] et ailleurs[4]. Un document établi à partir d’une note de Juillet 2010 du Commissariat général au développement durable[5] présente la même vision incomplète et réductrice du changement climatique… de ses causes et de ses conséquences effectives.

En l’état, ce document n’est pas acceptable. Le Collectif STOP-EPR ni à Penly ni ailleurs le publie afin d’amener le plus grand nombre à s’exprimer sur l’élaboration d’un authentique état des lieux qui mettent en évidence non seulement les effets déjà observables du changement climatique mais les nécessaires efforts à réaliser au titre de l’adaptation et de l’atténuation du changement climatique. Le premier est bien évidemment de reconnaître l’extraordinaire faiblesse du profil énergétique de la région connu depuis longtemps[6] et plus particulièrement des centrales nucléaires obsolètes exposées à l’évolution du milieu marin et du trait de côte.

Le projet de document présenté ci-dessous se réduit pour l’essentiel à une présentation météorologique et environnementaliste du Changement climatique bien qu’il s’en défende. Il faut attendre la page 25 pour que « les impacts et les risques » soient évoqués. La page 34 pour que quelques « leviers d’action » soient listés. Et à chaque fois, le document en reste au stade de la « généralité creuse ».

A en croire ce projet de document officiel, tout irait presque pour le mieux dans le meilleur des mondes en Normandie. « Sur la période 1990-2014, les émissions de GES en Normandie ont diminué de 7.5 Mt eq CO2, soit une baisse de 20% ». La belle affaire… L’Etat oublie seulement de mentionner que l’ancienne Haute-Normandie est la 2ème région pour les émissions GES rapportées au PIB. Elles sont ici deux fois plus élevées qu’au niveau métropolitain en raison du poids de l’industrie manufacturière et surtout de la production d’énergie. Ainsi la baisse de 7.5 est-elle bien dérisoire au regard des émissions globales d’un territoire où le pétrole et la bagnole règnent en maître. « En 2005, les différents secteurs concernés par le SRCAE en Haute-Normandie ont émis 28,2 millions de tonnes équivalent CO2 hors centrale thermique et chaufferies urbaines[7]. »

SRCAE

Rien de très étonnant à cela… l’Etat cherchant toujours à justifier que les objectifs du « paquet énergie climat[8] » requis par l’Union européenne sont tenus[9]. Mais la réalité est têtue. Quand on regarde les données communiquées de plus près, il apparaît clairement que le compte n’y est pas. C’est le cas en particulier de l’agriculture qui abuse de l’élevage intensif et de la destruction des surfaces toujours en herbe et autres couverts naturels. C’est le cas aussi de l’industrie avec 25% des émissions et du transport qui lui aussi se situe au-dessus de la barre des 20%. Chacun le sait, « la France est sur la mauvaise pente[10] » mais ici d’aucuns feignent de ne pas le voir en communiquant des informations au mieux incomplète au regard des données communiquées par la organisations non gouvernementales[11].

Preuve s’il en est que la situation n’est pas aussi bonne que d’aucuns voudraient le faire croire, dans un contexte mondiale nettement dégradé[12], l’Etat admet l’urgence d’une « mobilisation nécessaire de l’ensemble des acteurs ». L’intention est louable mais le caractère opératoire de ce qui est proposé dans le projet de document est pour le moins faible pour ne pas dire inconsistant.

A la suite des inconsistants SRCAE de 2013[13], nul objectif précis n’est énoncé. Le document en reste au stade des bonnes intentions. On nous parle de « faire évoluer les modes de production » ou de « faire évoluer les modes de consommations » sans même citer l’engagement présent de l’Etat en faveur de l’économie circulaire[14]

Décidément le compte n’y est pas. Il n’y a même pas d’inventaire des bonnes pratiques qui pourtant existe dans notre région. Le document se contente de reprendre des orientations nationales sans s’interroger sur leur mise en œuvre sur le territoire qui est sensé être présenté. Ainsi les objectifs qui figurent dans le projet de loi mobilités[15] sont-ils rappelés sans que soient clairement indiqués le chemin qui reste ici à parcourir pour les atteindre. Serait-ce que d’aucuns veulent occulter les archaïsmes qui demeurent et les impacts de grands projets inutiles tel le Contournement-Est de Rouen qui rendent illusoire tout changement profond du profil énergétique et climatique du territoire ?

Mais c’est probablement au sujet de la production d’énergie que le projet de document est le plus fragile. Dans la continuité du « Panorama de l’électricité renouvelable » publié en 2017[16], on est en présence d’une présentation pour le moins optimiste et bienveillante.  Le document omet d’établir clairement le lien entre l’abus d’énergie et la péjoration du climat compromettant la compréhension des enjeux par le plus grand nombre.

La même ritournelle revient une fois de plus pour mieux occulter le caractère totalement anachronique d’un territoire où les activités « climaticides » prospèrent encore. Si les énergies renouvelables ont progressé de 20% depuis 2009, ce n’est pas parce qu’elles ont connu un boom providentiel, c’est  parce que le territoire part de très bas et n’est pas allé bien loin. Non seulement nous sommes dans une région où l’intensité énergétique de la production est désastreux mais où le caractère massif des activités fissiles et fossiles écrase le développement es énergies renouvelables[17]… alors qu’à peine un quart de ce qui est produit ici reste sur le territoire !

Et le nucléaire dans tout ça…

Reste un gros dossier que le projet de document n’ouvre même pas : celui du nucléaire. Non seulement les données établies par des experts reconnus comme le GIP-Seine aval[18] ou le conservatoire du littoral[19] ne sont pas prises en compte mais les études menées à l’occasion des évaluations complémentaires de sûreté requises après la catastrophe de Fukushima sont exclues[20].

Nulle part on ne trouve mention de la vulnérabilité des centrales nucléaires alors que l’actualité récente prouve qu’elles sont particulièrement sensibles au changement climatique[21]. Il s’agit pourtant d’une question importante à l’heure où l’exploitant prétend faire fonctionner ses installations pendant encore deux décennies[22]. Ne serait-il pas temps de reconnaître qu’une telle ambition n’est pas réaliste ?

L’Etat ne se prononce pas. Et ce silence est assourdissant face à une péjoration du climat qui va à la fois entrainer une hausse du niveau de la mer, causer des tempêtes plus violentes et perturber profondément le régime des pluies. Comment résisterons les sites de Penly et Flamanville construits sur des Polders ? Les installations de la Hague et Paluel pourront elles faire face à des précipitations de fortes intensité alors que leur vieillissement est reconnu ? Les épisodes de canicules qui vont se multiplier auront-ils un impact sur le réseau de transport d’électricité et en particulier sur les transformateurs et autres postes électriques ?

Un ensemble de questions se posent sans que manifestement cela ne préoccupe les services déconcentrés de l’Etat en région. Ils ne daignent même pas reconnaître qu’il y a un problème…

L’adaptation au changement climatique du territoire n’impliquerait-il pas de renoncer à l’exploitation d’installations au combien dangereuses ? Il serait temps de se poser la question alors qu’un accident nucléaire rendra illusoire toute atténuation de la dégradation fatale de l’environnement voire même rendra inhospitalière une région dont les atouts sont pourtant immense !

notes et commentaires :

[1] http://www.normandie.developpement-durable.gouv.fr/le-profil-environnemental-normandie-r307.html

[2] http://www.orecan.fr/

[3] https://www.paris-normandie.fr/actualites/societe/environnement/marche-pour-le-climat–la-carte-des-manifestations-prevues-en-normandie-samedi-21-septembre-AC15607403

[4] https://www.novethic.fr/actualite/environnement/climat/isr-rse/greve-mondiale-pour-le-climat-une-mobilisation-record-attendue-pour-le-dernier-avertissement-de-la-jeunesse-aux-politiques-147710.html

[5] http://www.normandie.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/le_point_sur_cgdd.pdf

[6] https://www.insee.fr/fr/statistiques/1559470

[7] http://www.normandie.developpement-durable.gouv.fr/schema-regional-du-climat-de-l-air-et-de-l-energie-a386.html

[8] https://ec.europa.eu/clima/policies/strategies/2020_fr

[9] http://www.normandie.developpement-durable.gouv.fr/schema-regional-du-climat-de-l-air-et-de-l-energie-a386.html

[10] https://www.lemonde.fr/planete/article/2018/01/23/gaz-a-effet-de-serre-la-france-sur-la-mauvaise-pente_5245904_3244.html

[11] https://www.observatoire-climat-energie.fr/

[12] https://www.liberation.fr/planete/2019/01/13/les-emissions-de-gaz-a-effet-de-serre-continuent-d-augmenter_1701910

[13] http://www.effetdeserretoimeme.fr/schema-regional-climat-air-energie/

[14] https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/loi-anti-gaspillage

[15] https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/projet-loi-mobilites

[16] http://www.normandie.developpement-durable.gouv.fr/le-panorama-de-l-electricite-renouvelable-en-a1748.html

[17] En 2005, la Haute-Normandie est la 3ème région française de production d’électricité avec 61,4 TWh, soit 11,1% de la production nationale. Seuls 26% de l’électricité produite dans la région y sont consommés. La production renouvelable de la région s’élevait à près de 4 800 GWh en 2013. La principale production renouvelable de la région est la biomasse (bois pour l’essentiel) qui représente en 2013 96 % de la chaleur et 28% de l’électricité renouvelables. L’éolien produit environ 55% de l’électricité renouvelable régionale en 2013.

[18] https://www.seine-aval.fr/

[19] http://www.rolnp.fr/rolnp/index.php/documents/projets/licco/rapports/2-2-profils-des-sites-pilotes/conservatoire-du-littoral/667-profil-des-sites-cdl/file

[20] https://www.irsn.fr/FR/connaissances/Installations_nucleaires/La_surete_Nucleaire/evaluations-complementaires-surete/Pages/1-ECS-resistance-installations-francaises.aspx#.XYfgxygzaUk

[21] https://www.liberation.fr/france/2019/07/25/la-canicule-donne-un-coup-de-chaud-a-l-option-nucleaire_1742005

[22] https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/11/27/nucleaire-satisfaction-chez-edf-colere-des-ong-ecologistes_5389429_3234.html