Les centrales et les poissons ne s’aiment pas d’amour tendre !

Venons en aux faits. Tout est la faute de petits poissons à en croire cet article de presse publié le 20 janvier 2021 :

” Ils sont passés à travers les mailles du filet, jusque dans les réseaux de la centrale nucléaire de Paluel (Seine-Maritime). Mardi 19 janvier 2021, vers 20 heures 15, un dysfonctionnement a été constaté au niveau de la station de pompage de la centrale : il s’agissait d’un banc de poissons qui s’y était installé, bloquant ainsi le chemin d’accès.

Les alevins (terme générique pour désigner des poissons qui n’ont pas encore atteint la taille adulte), présents en nombre, ont dû être « délogés » par une entreprise spécialisée, relate une source judiciaire. Ils ont toutefois entraîné une baisse de production de la centrale. Le retour à la normale s’est opéré le mercredi 20 janvier 2021 au matin.”

Sauf que, selon un autre média, le problème a été d’une toute autre dimension :

« À 21h45 CET, les quatre unités ont été déconnectées du réseau électrique national », a déclaré EDF.

Les réacteurs 1 et 4 (1,3 GW chacun) se sont arrêtés automatiquement à 20h25 et 21h25, « conformément aux dispositifs de sûreté et de protection du réacteur, en raison d’une présence importante et non prévisible de poissons dans des tambours filtrants de la station de pompage, dans la partie non nucléaire des installations », a ajouté l’électricien.

« La station de pompage approvisionne en eau la source de refroidissement du réacteur. A la centrale de Paluel, elle s’alimente par la mer. »

Les réacteurs 2 et 3 (1,3 GW chacun) ont été « déconnectés préventivement du réseau », a précisé EDF.

Paluel 1 doit rester hors service jusqu’à 18h00 ce soir et Paluel 4 jusqu’à samedi 00h00, selon les dernières données de transparence.

L’entreprise a progressivement augmenté la puissance des deux autres réacteurs de la centrale après les avoir redémarrés plus tôt ce matin, Paluel 2 devant retrouver sa pleine capacité à 20h00 samedi et Paluel 3 à 00h40 vendredi

« Cet événement n’a eu aucun impact sur la sûreté des installations, la sécurité du personnel ou l’environnement », a affirmé EDF.”

Nous n’avons pas eu affaire à une baisse de production mais bien à des arrêts de tranche en cascade alors que la FARN était sur place. La fameuse force d’action rapide a été totalement démunie face à un événement imprévue et hors dimensionnement comme on dit dans le petit monde du nucléaire :

La Farn est une unité de choc interne à EDF créée juste après Fukushima. Unique au monde, elle regroupe environ 300 volontaires répartis sur cinq bases en France. Camions tout terrain, pickup, robots, drones, hélicoptères lourds, moyens nautiques,… Ce commando est en alerte permanente, prêt à se projeter sur toute situation extrême. “Notre mission, c’est d’éviter les rejets radioactifs et de maintenir la sûreté en toutes circonstances, explique Pierre Eymond, directeur de la Farn. La Farn c’est l’engagement d’EDF à avoir la maîtrise de la sûreté de ses machines, même si nous venions à avoir des destructions autour d’une centrale, et apporter des moyens utiles de sûreté.”

Il faut dire que le problème était de taille. Un ban massif de poissons aurait été aspiré par les installations de la centrale destinées à garantir l’alimentation en source froide, c’est-à-dire le refroidissement des réacteurs.

Ainsi on peut mieux comprendre les mises à l’arrêt provisoire décidées et surtout la durée des interventions qui ont nécessité de recourir à des moyens extérieurs.

Il fallait en effet nettoyer les gigantesques tambours des stations de pompage et différents circuits colmatés par les résidus des organismes vivants pompés de façon intempestive.

Station de pompage de la centrale EPR de Flamanville (Manche)
Station de pompage de la centrale EPR de Flamanville (Manche) (Source : EDF)

Nous avons donc été en présence d’un événement exceptionnel par son ampleur et sa gravité. Un événement qui va très nettement au-delà des aléas courants de l’exploitation. Si fréquemment des objets et autres organismes sont aspirés, ils sont “traités” rapidement et amènent tout au plus une baisse de production… en aucun cas un arrêt de tranche.

Osons une hypothèse…

A en croire certaines voix entendues dans le petit port de Saint-Valéry-en-Caux, ce ne seraient pas des alvins qui seraient venus réaliser un arrêt d’urgence inopiné mais un ban de sardines ou de quelque autre espèce de cette dimension.

Des mammifères marins présents au large, l’hiver venu seraient descendus en Manche et auraient repoussé sur le littoral leurs proies favorites. Ce faisant quelques petits poissons se seraient attardés sur un Eldorado radioactif, à savoir le débouché de la conduite de rejet de la centrale qui déverse en mer une eau chaude riche en substances chimiques et quelques radionucléides.

Et c’est là que le drame se joue à quelques dizaines de mettre sous la mer. Alors que nos débonnaires poissons broutaient tranquillement quelques algues chargées en tritium et autres substances dont l’industrie nucléaire a le secret, ils auraient été pris dans un puissant courant d’aspersion. Et c’est ainsi que la fuite pour échapper à leurs prédateurs naturels les a amené à se retrouver dans le canal d’amené de la centrale.

Leur destin était scellé. Entassés au fonds du chenal, la plupart d’entre eux sont allés finir leur triste existence dans les stations de pompage des quatre tranches nucléaires de la centrale sous les yeux médusés des pompiers du nucléaires se rendant compte de leur impuissance face aux caprices de dame nature.

Que peut-on en déduire ?

Si tant que ces rumeurs soient vraies. Ce qui reste à démontrer. Il nous apparaît au Collectif STOP-EPR ni à Penly ni ailleurs au moins deux problèmes :

  1. le premier concerne le prélèvement de source froide. Et l’on peut que s’interroger sur l’opportunité voire la pertinence de pomper de l’eau dans un secteur où les rejets ont lieu ?
  2. le second concerne la robustesse des dispositifs de protection de cette alimentation alors que beaucoup savent qu’il y a des poissons en mer. La centrale littorale n’aurait-elle pas pu repérer la présence de ce ban de poisson voire reporter le pompage massif qui a eu lieu ?

Nous adressons publiquement ces questions à l’exploitant, à l’autorité de contrôle mais aussi au ministère de la mer.

Tout cela n’aurait-il pas pu être évité ?

Une rapide recherche et quelques questions posées à droite à gauche nous ont amené à constater que des solutions existent ailleurs pour atténuer des événements de ce genre :

  • des dispositifs obstruent les canaux d’amenée et évitent que des animaux et autres organismes vivants y pénètrent au péril de la source froide,
  • dans certains cas ces canaux ne sont pas fermés mais ouverts permettant la circulation des organismes vivants qui pourraient menacer l’exploitation de l’installation,
  • on observe aussi des dispositifs de bypass qui éloignent les organismes vivants des stations de pompage de façon à ce qu’ils ne pénètrent pas dans les canaux,

Il existerait donc des techniques disponibles meilleurs que celles déployées par EDF qui atténuent les impacts sur la faune marine.

Comment se fait-il qu’EDF ne les ait pas déployées ?

Comme cela n’aura échappé à personne nous sommes confrontés à un phénomène majeur d’une ampleur inconnu, le changement climatique. Ce vaste bouleversement n’est pas sans conséquences sur le milieu marin. Il se trouve qu’en Manche, cela s’observe de manière évidente.

Des migrateurs qui naviguaient autrefois vers l’Afrique en quête d’eau chaude s’arrêtent aujourd’hui en bon chemin au large de nos côtes. D’autres remontent du Sud face à des eaux tropicales de moins en moins propices à leur survie.

Ces nouveaux venus n’ont bien évidemment prévenus par personne que l’espèce humaine a installé des usines qui prélèvent des fleuves entier dans la mer pour satisfaire à des appétits de consommation immodérés.

Tendanciellement ce qui est survenu la semaine dernière à Paluel donne à voir un problème structurel, à savoir qu’il n’est pas si évident de poursuivre l’exploitation au XXIe siècle d’installations exposées à des aléas naturels. Chacun pensait jusque là aux tempêtes et à l’élévation continue du niveau de la mer. S’ajoute à cela un troisième problème, celui concernant les impacts directs de l’exploitation sur les milieux déjà copieusement abimés et surtout sur les espèces.

La pérennisation de l’option nucléaire ne se heurte-t-elle pas à des limites naturelles ?

Force est de reconnaître la difficulté de continuer à exploiter des installations conçues il y a près de cinquante ans dans un contexte environnemental et climatique totalement bouleversé !

Ici sur le littoral de la Manche nous observons depuis longtemps les impacts de la mer sur les centrales. Les corrosions et le vieillissement des bétons est ici plus rapide qu’ailleurs. Inversement nous déplorons les impacts de l’exploitation sur le milieu à la faveur d’autorisations de rejets et de prélèvements que nous avons toujours considérées comme trop généreuses.

Aujourd’hui les enjeux changent d’échelle à la faveur du changement climatique. La cohabitation entre les centrales et la mer est de plus problématiques… alors que la Manche ne saurait être considérée comme une simple source froide !

Cette mer sous le coup de nombreuses pollutions et autres formes d’anthropisation mérite un meilleur traitement que celui qu’EDF lui réserve ne serait-ce que pour garantir une activité essentielle à notre territoire, la pêche.

Le collectif STOP-EPR ni à Penly ni ailleurs interpelle Madame la ministre de la Mer

Si nous voulons ensemble construire une protection efficiente du milieu marin en application de la stratégie de façade définie de manière concertée ne conviendrait-il pas de déterminer une planification des usages qui intègrent les centrales nucléaires ?

Une telle planification est en cours d’élaboration pour les énergies marine renouvelables à l’issue du Débat public sur le 4e parc éolien en mer au large de la Normandie. Ne serait-il pas utile d’appliquer ce modèle aux prélèvements et rejets des centrales de Flamanville, Paluel, Penly et Gravelines ? Ne conviendrait-il pas d’amener EDF à reconnaître que tout milieu naturel a ses limites… et qu’il ne peut être question d’installer un chapelet d’EPR du Cotentin jusqu’à la Plaine de Flandres ?

Le nucléaire ne peut se résumer à la question énergétique. L’ampleur des installations, la taille de leurs impacts comme la dimension des risques auxquelles elle nous expose impose de réfléchir sereinement non seulement au renouvellement du parc mais aussi à la prolongation des réacteurs.

Si EDF veut persister à exploiter des centrales sur le littoral ici ou ailleurs ne conviendrait-il pas que les dispositifs de prélèvements d’eau, les canaux d’amenée soient modifiés à court terme ne serait-ce que pour garantir l’alimentation en source froide en toute circonstance ?