Du cynisme local du nucléaire

Demain se tiendra à Rouen un forum co-organisé par le quotidien Libération et la communauté d’agglomération Rouen-Elbeuf-Austreberte (CREA) intitulé la France des métropoles[1]. L’enjeu n’est autre que de mettre en évidence la transformation de la CREA en métropole au 1er janvier 2015. «°L’objectif du Forum Libération est de donner une réalité à cette métropole, afin que les habitants s’approprient ce nouveau territoire.°» Le maitre des lieux, Laurent Fabius, daignera revenir sur ce territoire qu’il tient depuis des décennies sous sa botte.

Evidemment, il ne sera question ni de la gouvernance fabiusienne ni des choix politiques de ses lieutenants. Pourtant il y a à dire. L’actualité accumule les exemples de décisions pour le moins surprenantes : la suppression de l’offre de vélos à assistance électrique, le naming du Palais des sports ou l’ouverture prochaine d’un Panorama dispendieux dont l’intérêt culturel reste à démontrer. Et je ne parlerai pas du projet délirant de contournement Est de l’agglomération ou de la pollution atmosphérique dans un territoire soumis au tout bagnole. Je m’intéresse à ce qui pour beaucoup d’entre vous n’est qu’une simple anecdote, à savoir un vulgaire laboratoire de recherche.

Restons en au champ énergétique. Ici le nucléaire est roi parce qu’en dernier recours en fabiusie on soutient envers et contre tout les intérêts en place. C’est ainsi que fin 2011, des adhérents du Collectif STOP-EPR ni à Penly ni ailleurs nous ont informé d’une chose assez surprenante. La région Haute-Normandie s’apprêtait à financer un laboratoire universitaire ayant pour ambition d’étudier le vieillissement des matériaux exposés à la radioactivité. Une petite enquête faite par Jade Lindgaard a permis d’y voir plus clair. «°En Haute-Normandie des crédits pour les énergies renouvelables filent vers le nucléaire[2]°» expliquait-elle.

Trois ans plus tard, cette information n’a servi à rien. En dépit de l’opposition des écologistes[3], le projet sort de terre. La Haute-Normandie, «°Terre d’énergie°», se place ainsi aux avant-postes de la perpétuation de l’imposture atomique en se drapant des vertus de la transition énergétique[4]. Et Libération vante les mérites de cette installation de recherche pour illustrer le dynamisme universitaire de la métropole normande[5]. Le journal oublie de préciser que cela donne lieu à la création d’une INB au coeur d’une agglomération déjà sujette à des pollutions diverses et variées. Mais là n’est pas le seul problème que pose le laboratoire Genesis.

Tout d’abord, il convient de noter le coût de l’équipement. En cette période de tensions sur les finances publiques, certains projets inutiles échappent à l’austérité. C’est bien le cas de Genesis. Pour réaliser des études qui sont faites aussi par le CEA notamment à Saclay[6], les pouvoirs publics ont investi 14°000°000 €, c’est à dire plus de la moitié des fonds consacrés à la recherche dans la Région[7]. Les collectivités locales sont bien évidemment les premiers financeurs de ce projet conçu pour répondre aux besoins d’EDF[8]. Selon l’Agence nationale de la Recherche (ANR), «°on note un montant total de cofinancements de 7,2 K€ fin 2012, et pour l’année 2013, de 2,21 M€. L’augmentation remarquée entre les périodes 2011-2012 et 2013 est à mettre en perspective avec les dates de démarrage des projets. Une grande partie des cofinancements (86%) est déclarée par l’Equipex. La première source de co-financement est en cumulé les collectivités (80%), suivi par les financements de provenance nationale (18%). Les cofinancements privés sont quant à eux à 2%.°»

Mais si le rapport de l’ANR est très détaillé sur les financements pour l’essentiel public de l’équipement, il est beaucoup plus discret sur l’engagement des entreprises directement intéressées par ces recherches. «°Les partenaires industriels, principalement EDF et AREVA, de l’Equipex GENESIS collaborent avec les laboratoires dans la définition des tâches à réaliser, la définition du choix des techniques expérimentales à acquérir et participent au comité d’orientation stratégique.°» Formule on-ne-peut-plus floue… Comme très fréquemment dans le nucléaire, la machine universitaire d’Etat prend à sa charge le coût de la recherche & développement qui profite en dernier recours à un opérateur privé. le rapport de la Cour des Comptes publié en janvier 2012 ne disait pas autre chose[9].

En tout cas nous sommes bel et bien en présence d’un projet politique à des fins industriels[10]. La manière dont le projet a été imposé nous le rappelle clairement. Revenons-en au fait. Le lundi 5 décembre 2011, Guillaume Bachelay, vice président du conseil régional de Haute-Normandie alors secrétaire national du Parti socialiste en charge de l’industrie, présente au comité de sélection du dispositif régional Aide à Projet Energie (APE) un dossier des plus intéressants[11]. Au titre du financement des activités de recherche et de développement dans le domaine énergétique[12], le dignitaire fabiusien propose que la région soutienne le projet GENESIS – groupe d’étude et d’analyses des effets des irradiations afin de permettre la création d’un centre de recherche dédié à l’analyse des matériaux irradiés visant à comprendre les effets du vieillissement de matériaux de centrales nucléaires[13].

Il va sans dire que le projet est immédiatement adopté. De toute manière le dispositif est déjà en place. Plusieurs réunions ont eu lieu au cours du printemps et de l’automne. Tout le problème est de trouver des fonds au plus vite. Les besoins sont alors évalués à quelques 12°000°000 € non pas tant pour mener des recherches mais répondre à la demande d’EDF qui se serait engagé à confier au laboratoire une fois qu’il sera constitué « un volant annuel de 80k euros d’études. »

Si les services du conseil régional eux-mêmes reconnaissent qu’un tel projet est contraire aux objectifs du dispositif APE puisqu’il favorise le développement de l’industrie électronucléaire, les élus n’en ont cure. Guillaume Bachelay et Dominique Gambier emportent la décision en dévoilant des deux courriers d’éminents scientifiques : l’un est de Francis Teyssandier[14], directeur de recherche au CNRS et membre du comité scientifique sectoriel de la prestigieuse Agence nationale de la recherche[15] ; l’autre est de Bernard Tamain[16] membre notoire de l’association Sauvons le Climat[17].

Le but visé est sans ambigüité : « cette thématique de recherche est majeure. C’est elle qui doit permettre de garantir la poursuite de l’exploitation des réacteurs nucléaires en toute sureté. C’est elle qui permet d’optimiser les coûts d’entretien des structures diverses de ces réacteurs en définissant sans risque les rythmes de changement des pièces qui se détériorent. » Si des scientifiques notoirement nucléolatres le soutiennent, on peut s’interroger sur l’aide apportée par des édiles d’un parti politique qui se prétendent  de gauche.

Quelques investigations rapides leur auraient permis de se rendre compte que la « maîtrise du vieillissement » des équipements sous pression est un sujet de recherche aussi vieux que l’industrie nucléaire. Le CEA a déjà beaucoup travaillé sur la simulation des effets du bombardement neutronique sur les matériaux à l’échelle nanocristalline, les migrations d’impuretés ou d’éléments d’alliage, la formation de défauts et le chaînage d’iceux, etc. On trouve pas mal de littérature sur le sujet, notamment au sujet de la prolongation à 60 ans de la vie des centrales[18].

Serait-ce donc qu’EDF n’est pas prête techniquement à poursuivre l’exploitation des réacteurs ? Tout le porte à croire, en particuliers ce projet GENESIS. Non seulement le vieillissement est mal connu mais il n’est guère maitrisé. C’est l’enseignement que l’on peut tirer de la première vague de visite décennale sur les réacteurs de 900 MWe. Il suffit de regarder le site de l’ASN pour s’en convaincre. Les réacteurs sont devenus si fragiles que des transitoires impératifs sont prescrits. Ce ne sont pas les millions d’euros dilapidés par les petits laquais de l’atome qui peuvent changer cet état de fait.

Peu importe que le comité de sélection du Grand Emprunt Fillon ait écarté en 2010 le projet Genesis, le propre de la nucléocratie est bien d’essayer mille méthodes pour arriver à ses fins. Peu importe que ce projet soit inutile, le propre de la nucléocratie est d’en reporter la charge sur les finances publiques histoire de ne pas compromettre la profitabilité déjà très fragile de l’industrie nucléaire. Peu importe que ce projet soit redondant, le propre de la nucléocratie est de multiplier les dispositifs qui enchainent la France au nucléaire.

Comme l’a écrit Francis Teyssandier « la compréhension des mécanismes responsables de la dégradation des propriétés mécaniques et structurales sous irradiation de matériaux de structure, de confinement et de combustible est un enjeu majeur pour le développement du nucléaire en France. » On est donc bien loin des promesses fallacieuses de réduction de la part du nucléaire dans le mix énergétique. La nucléocratie fait feu de tout bois pour imposer l’irréversibilité de ce choix technologique pouvant compter en dernier recours sur la docilité de ses amis socialistes.

Voilà bien une contradiction majeure qui traverse la majorité présidentielle. Si elle peut d’une main voter une loi de transition aussi modeste soit-elle, de l’autre elle en ruine les possibilités de réalisation. La manière dont a été élaboré le Schéma régional Climat-Air-Energie (SRCAE) l’atteste ici clairement[19]. En effet tout a été fait pour maintenir la prééminence de la filière électronucléaire dans le mixe énergétique régionale à l’horizon de 2050. D’aucuns peuvent même voir dans les courbes présentés par ce document la production d’au moins un EPR à l’horizon 2030 alors que le projet Penly III est officiellement suspendu… alors que chacun sait que les P4 de Paluel ne pourront pas tenir beaucoup plus longtemps.

Serait-ce que ce qui est voté à Paris est oublié en province ? Tout le porte à croire. En dépit des efforts du nouveau président de Région pour verdir l’image du territoire, la Haute-Normandie reste une «°terre d’énergies°» où il est coutume de céder aux intérêts de l’atome et du pétrole. Le projet Genesis, mieux que tout autre exemple, donne à voir qu’il n’est pas question pour le parti socialiste de renoncer au plus pur conservatisme énergétique dans une région au profil si archaïque[20].

Le profil de la filière énergie fondée en 2007 est la plus parfaite illustration de cette posture[21]. La principale structure en Haute-Normandie chargée du développement du secteur de l’énergie est entre les mains des grands acteurs industriels de la région dans un but très clair :

Son ambition est de jouer un rôle d’animation au sein du « pôle régional des énergies », qi englobe tous les acteurs locaux dans ce domaine.

Il s’agit de contribuer aux actions menées par les Pouvoirs publics (Etat, collectivités territoriales, organisations consulaires,…) pour accroître l’attractivité et développer le territoire Haut-Normand en agissant dans les domaines de compétence des entreprises adhérentes.

Conformément à la notion de « bouquet énergétique » développée par les autorités nationales, la filière consciente de leur nécessaire complémentarité, est le point de rencontre privilégié de toutes les formes d’énergie présentes en Haute-Normandie tout en préservant l’indépendance de chacun de ses membres par le strict respect des lois et règles en matière de concurrence. La filière reconnaît que seuls le développement harmonieux et la complémentarité des différentes formes d’énergies peuvent permettre de répondre aux besoins futurs de notre planète.[22]

Ce texte semble tout droit sorti des services de la communication d’AREVA tellement les arguments sont banalement pronucléaires.

Rien n’a changé en 2014. Le projet Genesis est un parfait exemple de conservatisme industriel et énergétique qui prévaut au sein du parti socialiste[23]. Les mots utilisés ne trompent pas. Il ne s’agit pas tant d’améliorer la sureté des installations que de «°maintenir, tout le long de la vie d’un réacteur nucléaire, des performances nominales énergétiques et économiques°». L’important est de garantir la rentabilité d’investissements anciens plutôt que de chercher à développer des technologies alternatives. La seule nouveauté de ce projet est que désormais mes collectivités locales viennent suppléer un Etat à bout de souffle pour soutenir une industrie exsangue.

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Somme toute Genesis est l’expression de l’archaïsme d’un parti socialiste qui reste en dernier recours fidèle au modèle énergétique hérité du XXe siècle. La transition est pour ces gens là un simple slogan qu’ils s’empressent de contredire par les politiques publiques mises en œuvre. Bien évidemment quelques gages sont données aux écolos[24]. Mais les montants consacrés aux énergies nouvelles et la maitrise de la demande d’énergie sont sans commune mesure avec les fonds accordés à l’industrie nucléaire. Le budget alloué à Ecopolis est sans commune mesure avec celui offert à Genesis[25].

Une certaine conception de la recherche universitaire s’exprime ici. Genesis correspond parfaitement aux orientations définies par le schéma Régional de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation adopté en septembre 2014[26]. Il s’agit de «°de transformer en réelle valeur ajoutée économiques et sociales les résultats de la recherche régionale.°» L’heure est bien à la valorisation de la recherche publique et non du financement de la science fondamentale. Tant pis si cela se fait au profit des industries en place et de technologies en crise. L’important manifestement n’est pas de préparer l’avenir mais de s’adapter à la demande immédiate des intérêts en place.

Mais bon que chacun se rassure ce sont les dépenses somptuaires qui ici l’emportent. Le futur palais de la fabiusie coutera pas moins de 30°000°000 €. Si seulement le 10e de cette somme était consacré à la reprise des millions de tonnes de phosphogypses qui menacent les sols et les eaux ici ce serait déjà bien[27]

[1] http://www.liberation.fr/evenements/11-la-france-des-metropoles/

[2] http://www.mediapart.fr/journal/france/050112/en-haute-normandie-des-credits-pour-les-energies-renouvelables-filent-vers-le-

[3] http://elus-hautenormandie.eelv.fr/projet-genesis-ce-nest-pas-la-region-haute-normandie-de-financer-ces-recherches/

[4] http://www.lesechos.fr/18/06/2013/LesEchos/21459-162-ECH_la-haute-normandie-se-concentre-sur-la-filiere-energie.htm

[5] http://www.liberation.fr/evenements-libe/2014/12/04/dans-le-monde-des-atomes_1155911

[6] http://www-centre-saclay.cea.fr/fr/Jannus-Simulation-par-accelerateurs-du-vieillissement-des-materiaux

[7] http://www.agence-nationale-recherche.fr/fileadmin/documents/2013/pia/HAUTE-NORMANDIE.pdf

[8] Entreprise qui finance des projets similaires par ailleurs : http://chercheurs.edf.com/organisation/partenariats/le-mai-vieillissement-des-materiaux-41241.html

[9] https://www.ccomptes.fr/Publications/Publications/Les-couts-de-la-filiere-electro-nucleaire

[10] http://www.connexions-normandie.fr/2010/12/12/le-cimap-partenaire-du-projet-equipex-genesis/

[11] http://www.ape.hautenormandie.fr/

[12] http://www.ape.hautenormandie.fr/APE/Recherche

[13] https://www.insa-rouen.fr/recherche/investissements-d-avenir/fff/

[14] http://www.agence-nationale-recherche.fr/fileadmin/comites/CSS-IPS-2011.pdf, http://www.agence-nationale-recherche.fr/documents/aap/2008/aap-MatetPro-2008.pdf,

[15] http://fr.wikipedia.org/wiki/Agence_nationale_de_la_recherche

[16] http://www.connexions-normandie.fr/wp-content/uploads/2007/12/connexions15.pdf

[17] http://ex.sauvonsleclimat.org/new/spip/spip.php?auteur140

[18] http://jp4.journaldephysique.org/index.php?option=com_article&access=doi&doi=10.1051/jp4:2001104&Itemid=129

[19] http://www.haute-normandie.developpement-durable.gouv.fr/srcae-r572.html

[20] Bien que les données soient anciennes, elles reflètent parfaitement le profil énergétique d’une région qui alimente le territoire nationale en pétrole et en électricité nucléaire : http://www.arehn.asso.fr/tabord/pdf/08b01.pdf

[21] http://energies-haute-normandie.com/fonctionnement-1-58-39-pix-ray.html

[22] http://energies-haute-normandie.com/library/Statuts%20EnergiesH_N(1)(2).pdf

[23] http://media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/Fiches_equipex_vague_2/04/5/GENESIS_203045.pdf

[24] http://www.tendanceouest.com/actualite-75834-inauguration-de-la-pepiniere-seine-ecopolis-a-saint-etienne-du-rouvray.html

[25] http://www.normandie-actu.fr/seine-ecopolis-pres-de-rouen-une-pepiniere-d-entreprises-voit-le-jour_27339/

[26] http://www.hautenormandie.fr/LES-ACTIONS/Economie-Recherche/Recherche-et-Innovation/Schema-regional-de-l-enseignement-superieur-de-la-recherche-et-de-l-innovation

[27] http://www.robindesbois.org/dossiers/RNTR_2009_V2_phosphogypses.pdf