On trouve de tout dans les circuits de la centrale de Penly même des sparadraps…

Dans un courrier de position daté du 3 mars 2015, la Direction des Centrales nucléaires de l’ASN fait état d’une découverte surprenante lors de contrôles effectués dans huit centres nucléaires de production d’électricité :

« Lors de contrôles réalisés sur les réacteurs électronucléaires de Blayais 1, Cattenom 2, Chinon B1, Chinon B4, Flamanville 1, Flamanville 2, Gravelines 4, Penly 1, Penly 2, Saint-Laurent B1 et Tricastin 4 des bandes de ruban adhésif d’une taille unitaire inférieure à 15 cm collé sur la paroi interne des tuyauteries du système EAS et divers autres résidus de petites tailles (inférieures à 5 mm) ont été identifiés . »

Ce problème mérite qu’on s’y arrête. Le système EAS est un élément essentiel de la sureté nucléaire. Sa disponibilité et sa capacité à garantir un débit d’injection important sont indispensables en situation accidentelle. En cas de brèche sur le circuit primaire, une pression élevée dans l’enceinte de confinement entraine le démarrage de l’aspersion de l’enceinte par le système EAS. L’objectif est d’abaisser la pression qui règne dans l’enceinte et de rabattre les produits de fission. Les pompes EAS aspirent de l’eau borée dans une bâche. Lorsque cette bâche est pratiquement vide, les pompes EAS aspirent l’eau accumulée dans les puisards de l’enceinte, la refroidissent et la pulvérisent dans l’enceinte.

http://pulse.edf.com/fr/un-sparadrap-electrique

http://pulse.edf.com/fr/un-sparadrap-electrique

L’IRSN dans un courrier du 24 février 2015 alerte le président de l’Autorité de sureté nucléaire au sujet de la présence de « corps étrangers » dans les tuyauteries des systèmes EAS. Onze réacteurs des paliers CPY et 1300 MWe sont potentiellement concernés par la présence de rubans adhésifs dans ces circuits. C’est le cas en particulier de Penly 2 :

« Au cours de l’arrêt pour rechargement du combustible de 2014 du réacteur n°2 de la centrale nucléaire de Penly, l’inspection télévisuelle des colonnes montantes du système EAS, réalisée au titre de l’essai décennal du chapitre IX des Règles générales d’exploitation (RGE), a mis en évidence la présence de ruban adhésif dans les tuyauteries. EDF n’a pas été en mesure de les retirer ce qui n’a pas permis de valider le critère de sûreté de groupe A1 d’absence de corps étrangers . »

Selon EDF, ces adhésifs étaient parfois utilisés lors des opérations de « chambrage » au cours des soudures de montage des tronçons de tuyauteries EAS et seraient donc présents depuis la construction des réacteurs.

Comment s’étonner dès lors que l’ASN demande à EDF de procéder :

  • au contrôle télévisuel complet des colonnes montantes du système EAS de chaque réacteur électronucléaire ;
  • le cas échéant, un nettoyage de la colonne montante comme prévu dans la note d’analyse de l’exhaustivité du système EAS du palier 1300 MWe

Puis par la suite d’étendre ces contrôles aux réacteurs dont les données issues des contrôles de propretés des colonnes montantes sont les plus incomplètes.

Il faut dire que l’affaire n’est pas nouvelle. Ces rubans avaient été identifiés dans le cadre d’une affaire parc en 1992. Il serait temps qu’EDF réalise enfin une inspection renforcée, et un nettoyage si nécessaire, des colonnes montantes EAS des onze réacteurs présentant, ou pouvant présenter, des résidus de rubans adhésifs. C’est un vrai problème de sureté selon l’IRSN :

« Compte tenu du nombre relativement important de tronçons qui n’ont pas été inspectés, y compris sur les réacteurs non considérés par EDF dans la déclaration de modification des RGE, l’IRSN estime qu’il existe un risque de bouchage de buses dont le nombre pourrait être supérieur aux 20 pris en compte comme hypothèses par EDF afin de conclure à l’absence de risque pour la sureté. »

Ce problème est grave. Le fonctionnement même du système EAS en particulier en situation accidentelle induit la circulation de corps étrangers qui peuvent réduire le débit d’injection. En effet des débris générés au niveau de la brèche du circuit primaire (particules de calorifuges, de béton ou de peinture) peuvent s’accumuler dans les puisards RIS et EAS . Des grilles ont été conçues pour empêcher le passage de ces débris susceptibles d’endommager les systèmes de sûreté… mais elles ne retiennent que les plus gros morceaux n’empêchant aucunement la formation de « bouchons » autour de résidus déjà présents dans les EAS tels des sparadraps !

On savait déjà que les circuits primaires pouvaient charrier n’importe quoi. En avril 2014, des billes de plombs ont été découvertes dans la piscine d’entreposage du combustible de la centrale de Saint Alban . Parfois même on a trouvé des outils circulant dans le fluide radioactif . Ce problème est suffisamment important pour que l’IRSN y consacre de longs développements dans le Point de vie de l’IRSN sur la sureté et la radioprotection du parc électronucléaire français en 2012. « La présence d’un corps migrant dans un matériel ou dans un circuit peut avoir des conséquences sur la sûreté et la radioprotection d’une installation nucléaire. En dépit des actions réalisées par EDF, l’année 2012 a encore connu plusieurs événements de ce type. L’analyse menée par l’IRSN a précisé les risques associés et montré la nécessité qu’EDF renforce son plan d’actions . » Et l’institut nous présente un inventaire à la Prévert de ce que l’on trouve parfois dans les circuits primaires :

1. au cours d’activités de maintenance et d’exploitation :

  • déchets de procédés : copeaux métalliques, baguettes de soudure, pâte à joint, limaille, etc.
  • déchets d’intervention : ruban adhésif, vinyle, gaines de câbles, chiffons, morceaux de tuyauterie, etc.
  • moyens de fixation : vis, rondelles, écrous, rivets, goupilles, têtes de vis, etc.
  • outillage : clés, tournevis, etc.
  • résines, graisses et liquides pouvant présenter une nocivité chimique ;

2. lors de manutentions de combustible : morceaux d’ailettes ou de grilles d’assemblage ;

3. à la suite de défaillances de matériels entraînant la rupture ou la désolidarisation de pièces : billes de roulements, éclats de projecteur, etc. ;

4. du fait de négligences humaines : oubli ou chute d’objets divers (badges, stylos, lampes de poche, dosimètres, batteries de caméra, etc.).

En dépit des mesures prises par l’exploitant depuis 2008 (démarche FME), le problème est loin d’avoir disparu. Au cours des opérations de déchargement du combustible du réacteur de Chooz B2 en vue de son arrêt pour maintenance, une tête de vis de guide d’eau d’un groupe motopompe primaire (GMPP) ainsi que des débris correspondant à des fragments de coupelle-frein ont été retrouvés sous un pied d’assemblage. A Cruas, a retrouvé dans un générateur de vapeur deux pièces appartenant à un ensemble de fixation d’un obturateur à joint passif (« tape GV »). Au Bugey a été détectée la présence d’un corps migrant coincé dans un coude de la tuyauterie d’alimentation du générateur de vapeur (GV) n° 2 au refoulement de la turbopompe ASG. On ne compte plus les événements même si souvent EDF omet de les faire figurer sur les fameuses fiches SAPHIR.

Tout cela peut paraitre fort banal. Il n’en est rien. A l’heure où EDF lance son programme de « Grand carénage », cette incapacité à garantir l’intégrité des circuits centraux des réacteurs a de quoi inquiéter. Comment dans ces conditions croire que les réacteurs pourront tenir plus longtemps encore…