Si ce n’était pas si grave ce serait presque drôle…

Regard du Collectif STOP-EPR ni à Penly ni ailleurs sur l’exercice national de crise organisé le 13 octobre 2015 autour du CNPE de Penly

La sûreté nucléaire en France est si importante en France qu’elle se met en scène. Fréquemment des exercices d’accident sont organisés autour des centrales. En septembre 2010 un épisode de ce genre avait eu lieu à Penly. La préfecture voulait alors simuler un exercice d’évacuation des populations. Le scénario était presque parfait. La mise en œuvre fut bien moins brillante[1] en dépit des efforts de communications pour rassurer la population[2]. Le Collectif STOP-EPR ni à Penly ni ailleurs avait pu circuler sans gêne dans le périmètre d’évacuation croisant des riverains qui n’étaient même pas au courant de l’exercice, d’autres s’en moquant ouvertement.

Cinq ans plus tard, l’Etat et l’exploitant nucléaire ont remis ça. Le 13 octobre 2015 un nouvel exercice national de crise a été organisé à Penly. Mais cette fois ci on a eu affaire à un simple « exercice d’Etat-major » mobilisant les pouvoirs publics et les collectivités locales[3]. Comme quoi si préparer le territoire à l’accident nucléaire est une chose, associer la population en est une autre. L’exercice s’est déroulé à l’intérieur de la centrale et dans les installations de crise des pouvoirs publics et de l’Autorité de sureté sans oublier bien évidemment le centre de crise d’EDF avenue de Wagram.

Le Collectif STOP-EPR ni à Penly ni ailleurs a suivi avec attention le déroulement de cet exercice si particulier. Un d’entre nous a pu accéder au Centre national de crise (CNC) de l’Autorité de sûreté nucléaire alors qu’une équipe s’est rendue sur le terrain à la rencontre des populations et des élus locaux.

Tout devait se passer dans le meilleur des mondes. Le scénario était bien ficelé. Chacun était prêt à assumer le rôle qui lui revient conformément aux recommandations du plan particulier d’intervention[4] (PPI). Il ne suffisait que d’attendre le top pour lancer la machine.

C’était sans compter les forains à Rouen. Il faut dire qu’ils ont semé un joli bazar dans la métropole normande dès l’aube. L’agglomération était bloquée par des barrages déployés un peu partout alors que les quais bas rive-gauche étaient pris d’assaut pour réinstaller les manèges invités à être déployés un peu plus loin. Cet événement n’est pas anecdotique. Il va grandement déterminer la mise en œuvre de l’exercice de crise.

Mobilisée pour gérer la crise locale, la préfecture de Rouen ne savait plus où donner de la tête. Le départ de l’exercice a ainsi été notoirement été retardé. Dans la plus grande hâte un Centre opérationnel départemental improvisé a dû être installé puisque le seul et unique COD était employé pour diriger le maintien de l’ordre public face à des forains enragés.

C’est donc avec une heure de retard que l’exercice a pu commencer. Le scénario est simple : une défaillance grave sur un générateur de vapeur entraîne une cinétique accidentelle rapide. La radioactivité ne peut être confinée dans le bâtiment et des rejets dans l’environnement sont à prévoir. A 8 h 27, le Plan d’urgence interne[5] (PUI) est déclenché dans la centrale. Vingt minutes plus tard, à la lumière des informations dont elle dispose, la préfecture ordonne la mise en œuvre du PPI. Les forces de l’ordre et les équipes de secours sont invités à prendre leurs pastilles d’iode.

Une heure plus tard, la mesure est étendue aux populations riveraines de la centrale. Dans un périmètre de 2 km, la mise à l’abri est décrétée. L’important est alors de suivre ce qui se passe dans la centrale. Le vent soufflant vers la mer écarte le risque des zones habitées. La santé publique n’est guère en péril alors. Seul le littoral si fragile de la Seine-Maritime est exposé aux rejets accidentels qui viennent s’ajouter en quantité non négligeable à ce que la centrale rejette quotidiennement.

Mais un problème vient à se poser. Le vent sur nos belles côtes normandes change tout le temps. Il faut adapter sans cesse le dispositif. A 10 h, l’ASN recommande d’étendre le périmètre de mise à l’abri à 3 km. A Rouen la proposition n’enthousiasme guère mais finalement la préfecture s’y résout. La transmission des consignes n’est pas si évidente. Les différences de point de vue n’aident pas à la mise en œuvre rapide de mesures qui s’imposent.

C’est à ce moment précis qu’à Montrouge un débat très théorique bien interféré avec la gestion de crise. L’AIEA demande un classement INES[6] de l’événement. Ça peut paraître banal. Il n’en est rien. Un long débat commence. Faute de consensus il est finalement répondu qu’il est un peu tôt pour se prononcer.

Toujours est-il qu’à 10 h 25 compte tenu des informations dont elle dispose, l’ASN décide tout de même de recommander d’alerter la population dans un périmètre de 5 km. EDF s’émeut de cette décision qu’elle trouve « conservatoire ». Pourtant la situation se dégrade sur le terrain. Les balises KRS de mesure de la radioactivité dans l’air[7] situées en périphérie du site indiquent 40 fois le bruit de fond à 500 mètres, 10 fois à 1 km et 0,12 μSievert à 10 km. Finalement les salariés d’EDF et les prestataires doivent enfin prendre des comprimés d’iode par précaution.

Sur le terrain, les militant(e)s du Collectif STOP-EPR ni à Penly ni ailleurs constatent que l’exercice est en cours. Le Maire de Saint-Martin-en-Campagne les accueille et discute ouvertement de la situation. A 9 h les sirènes ont retenti. Le système SAPRE est entré en action. Les maires des communes associées à l’exercice[8] ont déclenché les Plans communaux de sauvegarde[9]. Les personnes âgées et dépendantes ont été directement averties par les équipes municipales. Mais tout est loin d’être parfait, beaucoup n’ont pas entendu les sirènes. D’autres n’étaient pas chez eux quand SAPRE a lancé les appels téléphoniques. Quant aux équipes municipales, elles ne sont pas pleinement efficaces faute d’un matériel adapté. Des employés croisés par hasard ont regretté de ne pas disposer d’un matériel audio suffisamment puissant pour exercer au mieux leur tâche. A Berneval-Le-Grand il a fallu plus d’une heure pour informer toute la commune et aider les plus dépendants. La mise à l’abri n’est pas une chose facile à mettre en œuvre…

A 10h58, les équipes de la centrale annoncent qu’elles contrôlent tant bien que mal la situation sans pour autant que tout risque soit écarté. Tout l’art est d’équilibrer les pressions entre circuit primaire (contaminé) fuyard et secondaire (propre) afin d’éviter une fatale fusion. Tant que le cœur est refroidi le pire ne peut se produire. Pour autant tout rejet ne peut être évité notamment pour garantir des conditions de pression et de température « acceptables » dans le bâtiment réacteur.

Si la crise nucléaire proprement dite semble maitrisée, malheureusement, la crise environnementale et sanitaire se poursuit. Tout du moins telle est l’intuition des équipes de l’ASN. En effet, l’émeute des forains à Rouen a bloqué les équipements mobiles de l’IRSN alors que sur place des balises font défaut. C’est à l’aveugle que les experts de radioprotection évaluent les impacts sur l’environnement et la santé publique.

Assumant pleinement ses responsabilités, l’Autorité de sûreté à 11 h 21 recommande que la consommation des produits agricoles (lait, fruits et légumes) soit interdite dans un périmètre de 10 km autour de la centrale. Quelques minutes plus tard, la prise d’iode finit par être étendue à 5 km. La chose n’a pas été facile à obtenir mais finalement c’est passé…

Chacun pensait alors pouvoir pauser un peu et même se restaurer. Sauf qu’une information traverse le Centre national de crise. Le vent tourne ! Lui qui rabattait l’essentiel de la radioactivité vers la mer depuis quelques heures, se décide à souffler désormais vers Dieppe. C’est la panique. Il est urgent d’adapter la gestion de l’accident aux nouvelles conditions météorologiques. Il faut donc corriger le scénario originel notamment pour tester la réactivité des pouvoirs publics et des collectivités locales au-delà du périmètre prévu initialement. Tout du moins c’est l’avis de l’ASN. A Rouen manifestement on ne l’entend pas de la même manière…

Non sans quelques palabres dont on a du mal à concevoir l’utilité, l’ASN recommande à 12 h 15 d’étendre la mise à l’abri dans un rayon de 5 km. Il faut parer au plus pressé et surtout éviter que des populations soient exposées à la radioactivité si le changement de régime du vent se poursuit. La situation est compliquée en raison de l’arrivée d’informations contradictoires. A 12 h 20, on apprend que les rejets dans l’environnement vont probablement durer encore quelques heures. Une rumeur circule comme quoi des gaz rares auraient été mesurés. Le risque toxique viendrait se surajouter à un risque nucléaire déjà si difficile à gérer. Finalement, il y a eu plus de peur que de mal. La centrale informe le CNC que les rejets « anormaux » ont cessé…

La gestion accidentelle se termine. Une audioconférence est organisée pour faire le point sur le situation. Les points de vue sont divergents. Le chef de centre de l’ASN préconise l’évacuation des populations dans un rayon de 2 km. D’autres sont plus réservés. Selon eux, il convient de vérifier les données dont on dispose avant de prendre toute décision. Il est question d’envoyer des moyens aériens de contrôle. Mais pour cela faut un accord du préfet. Or à Rouen il est occupé à calmer les forains. Finalement, il est décidé d’envoyer des équipes de la centrale de Paluel voisine.

Les vérifications confirment les valeurs transmises par la centrale et les quelques balises en fonctionnement. On pourrait croire que cela annonce une fin d’exercice sereine. Il n’en est rien. La gestion post-accidentelle n’est pas plus simple que la gestion de crise. ASN est préfecture ont beaucoup de mal à se mettre d’accord. Si à Montrouge on recommande de maintenir les consignes de mise à l’abri, à Rouen d’aucuns considèrent que c’est un peu long…

Les tensions n’en sont que plus vives dès que sont envisagées des mesures de radioprotection. L’ASN préconise une restriction de consommation des produits alimentaires sur un périmètre de 12 km et la mise à l’abri du bétail avec fourrage propre jusqu’à 80 km. La manœuvre est osée. Elle finit tout de même par passer mais sous conditions. Les mesures ne seront prises qu’après vérification par des moyens de contrôle aérien de la pollution. Vérification qui peut prendre entre 4 et 7 heures à en croire quelques spécialistes…

Comme quoi la pilule est difficile à avaler pour les services de l’Etat. Les réticences à mettre en œuvre les préconisations du CODIRPA[10] sont évidentes. Certains veulent bien pratiquer des exercices de crise mais si et seulement si cela évite d’inquiéter dans un périmètre large. Si des gens doivent avoir conscience que le nucléaire est dangereux autant qu’ils ne soient pas trop nombreux… Faudrait tout de même pas que l’opinion publique prenne conscience que l’industrie nucléaire est une contrainte immense qui expose chacun à des périls démesurés.

Finalement la mise à l’abri est levée à 16 h 36. A 16 h 53 l’accident est classé « niveau 3 » et l’exercice se termine. Cette journée aura été riche d’enseignement. D’ores et déjà, les premières conclusions en ont été tirées. La préfecture de Rouen va se doter d’un second COD au cas où elle aurait de nouveau deux crises à gérer simultanément. Mais reste le problème de fond, à savoir la difficile articulation entre l’autorité de l’ASN et le pouvoir local du SIRACED-PC. Si on ne peut que reconnaître le professionnalisme et le sérieux des équipes de l’Autorité de sûreté, il faut déplorer les réticences de la sécurité civile[11], une culture du secret et une indéniable tendance à minimiser les risques.

Cela n’est guère rassurant. Les capacités dont disposent les communes riveraines des INB ne le sont pas non plus. Directement exposés au risque nucléaire, les maires et leurs équipes bricolent lorsqu’un exercice a lieu. Les Plans de communaux de sauvegarde dont la vocation est de contribuer à l’information préventive et à la protection de la population[12] sont difficiles à mettre en œuvre. De la théorie à la pratique l’écart est grand…

Equipements et matériels de secours et de protection font défaut. La formation spécifique des personnels reste fragile en particulier en matière de radioprotection. Mais surtout la culture du risque est encore très incertaine. A Berneval, le Maire fait ce qu’il peut avec les moyens dont il dispose[13]. Quand il organise un exercice communal tous les 3 ans, la plupart de ses administrés n’y participe pas. Le plus grand nombre ne se sent pas concerné et beaucoup ne regardent même pas informations et conseils mis à la disposition du public. Un mélange d’impuissance et de fatalisme ressort du témoignage de cet élu. Fatalisme partagé par ces administrés, tout du moins par ceux et celles que nous avons coutumes de croiser quand nous passons dans ces communes.

Chacun sait que la centrale est là, qu’un jour ou l’autre un grave pépin surviendra. « Faut faire avec ! » entend-on souvent. Les gens sont résignés. Ils tolèrent la centrale en particulier parce qu’elle apporte quelques emplois ; des impôts et des clients aux commerces locaux mais au final ils s’en méfient. Il y a là une contradiction qui n’est résolue que par l’oubli. « On fait comme si elle était pas là, c’est tout ! » Comment s’étonner dès lors que les habitants des communes riveraines rechignent à s’informer et à participer aux exercices ? C’est une manière de se protéger.

Peu importe les consignes officielles et autres dispositions locales. Il est évident que si un jour un événement sérieux survient ça se saura très vite. Chacun essaiera de s’en tirer comme il peut parce tous doutent des moyens collectifs de protection. Telle est la grande faille de la sûreté nucléaire. Si la protection en profondeur vient à céder, tout porte à croire que la panique l’emportera.

Le 13 octobre simulait une défaillance grave que les équipes techniques d’EDF ont su gérer. Qu’en sera-t-il si elles ne peuvent reprendre en main le réacteur ? si des effets falaises s’accumulent ? si le confinement de la radioactivité par les fameuses « barrières de protection » vole éclat ? Ce que nous avons vu à Montrouge et autour de Penly ne permet pas de le dire.

*

Nous avons constaté que l’exploitant sait maîtriser une défaillance gérable à laquelle il s’est déjà préparé, que l’ASN a conscience des risques et sait prendre les bonnes décisions. Mais nous déplorons la prudence des services de l’Etat et la faiblesse des moyens qui existent pour faire face à une crise nucléaire.

Au vu de notre expérience nous préconisons que :

  1. Le centre national de crise ait accès à toutes les images du site en situation accidentelle, notamment au réseau de vidéo surveillance,
  2. Des équipements et des dispositifs soient installés pour permettre une meilleure information sur les conditions atmosphériques au droit du site,
  3. des colorants soient injectés en situation accidentelle dans les cheminées des réacteurs afin de disposer d’information concrète sur la dispersion des rejets atmosphériques de radioactivité,
  4. le dispositif SAPRE soit complété par des dispositifs de type Cell broadcast et RDS via les radios FM afin de diffuser les informations nécessaires dans les plus brefs délais au plus grand nombre,
  5. que des équipements de radioprotection et de mesure soient disposés dans chaque commune du périmètre PPI en particulier dans les ERP.

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[1] http://stopeprpenly.org/?p=372

[2] https://www.youtube.com/watch?v=N8-BYusi6jI

[3] http://stopeprpenly.org/?p=640

[4] http://fr.calameo.com/books/00157497517a0ef49f02b

[5] http://www.clin76.fr/en-cas-daccident/quest-ce-que-le-plan-particulier-dintervention/ ; http://www.edf.com/fichiers/fckeditor/Commun/En_Direct_Centrales/Nucleaire/General/Notes_Info/note_information_preventiondesrisques_mars2010.pdf

[6] http://www.irsn.fr/FR/connaissances/Installations_nucleaires/La_surete_Nucleaire/echelle-ines/Pages/sommaire.aspx#.VkXa1fkveUk

[7] http://sws.irsn.fr/sws/mesure/index

[8] http://www.clin76.fr/exercice-national-le-13-octobre-2015-au-cnpe-de-penly/

[9] http://www.interieur.gouv.fr/Le-ministere/Securite-civile/Documentation-technique/Planification-et-exercices-de-Securite-civile

[10] http://post-accidentel.asn.fr/Gestion-post-accidentelle/Elements-de-doctrine ; http://post-accidentel.asn.fr/Gestion-post-accidentelle/Les-travaux-du-CODIRPA

[11] http://www.interieur.gouv.fr/Le-ministere/Securite-civile

[12] http://www.mementodumaire.net/responsabilites-du-maire-2/r8-plan-communal-de-sauvegarde-pcs/

[13] La municipalité assure une information régulière via le bulletin municipal. Dans les centres de regroupement de la population, il existe des mallettes comprenant fiches réflexes, inventaire, gilet jaune, radio à dynamo, torche, iode et eau (pour l’école) qui sont régulièrement contrôlées. Des réunions publiques d’information sur les risques naturels et technologiques ont été organisées avec le SIRACED-PC. Le document d’information communal sur les risques majeurs (DICRIM) est en libre consultation en mairie.