Normandie terre d’atome, portrait d’un territoire sacrifié

Parler de transition énergétique en Normandie n’est pas chose aisée au vu du lourd passif de notre territoire. Encore aujourd’hui, les énergies d’hier sont ici dominantes. La plus ancienne d’entre elles est évidemment le pétrole. En 2014, Jade Lindgaard révélait que 2 des cinq établissements industriels de France qui contribuent le plus au réchauffement climatique se situent en Normandie[1]. Et cela est sans parler des impacts sur le milieu de ces gigantesques installations non seulement dangereuses pour le climat mais aussi pour la santé publique.

Mais la pétrochimie n’est pas la seule responsable de ce paysage amère qu’offre notre territoire. Si la Normandie est la première « région énergétique française » pour l’emploi et la production de richesse[2], c’est aussi parce qu’elle est la deuxième région française pour la production d’électricité. En effet ici on ne compte pas moins de 8 réacteurs de 1 300 MWe répartis sur 3 sites et l’essentiel de ce que la filière nucléaire appelle « l’aval du cycle du combustible » dans le Nord Cotentin… sans oublier le fameux réacteur EPR en construction à Flamanville depuis dix ans. Des capacités gigantesques au regard du caractère dérisoire de l’éolien et du photovoltaïque de La Manche jusqu’à la Seine-Maritime.

Plus encore que le pétrole, l’atome occupe ici une place centrale dans les imaginaires et les politiques publiques mises en œuvre[3]. « Terre d’énergies », la Normandie ne manque jamais une occasion pour célébrer les vertus du mirage atomique. Le 9 juin 2016, la très officielle filière « énergies Normandie » accueillait ainsi en grande pompe Jean-Marc Jancovici à l’ESIGELEC[4]. Tout est fait ici pour ne pas changer de base. Même l’outil de formation est consacré ici à abonder le puits sans fonds de l’industrie atomique de Cherbourg à Dieppe en passant par Fécamp où les métiers de la maintenance nucléaire sont à l’honneur.

Alors que la transition énergétique est au point mort et que François Hollande a brisé les espérances ouvertes par la loi du 13 juillet 2005 de programme fixant les orientations de la politique énergétique[5], dite loi POPE, en capant à 40% la part des énergies renouvelables dans le mix électrique[6], il convient de s’interroger sur les origines de la nucléarisation de la Normandie, principal verrou social et économique entravant toute évolution réelle vers un système énergétique local, solidaire et efficient. Il s’agit surtout de concevoir les conséquences sur le territoire de l’implantation forcée d’installations nucléaires.

Au départ il y avait la bombe…

Il est abusif de considérer qu’il existe un nucléaire civil. Derrière la création du Commissariat à l’énergie atomique[7] ou le fameux discours d’Eisenhower du 8 décembre 1953[8] se niche la volonté impérieuse de disposer d’éléments radioactifs en quantité suffisante pour concevoir prioritairement des armements, secondairement des applications médicales et accessoirement de l’électricité. Yves Lenoir, dans la Comédie atomique publiée récemment, décrit admirablement cette épopée de l’atome fondée sur la négation des risques sanitaires et des dangers industriels[9].

Dès 1954, la France s’est engagé dans cette voie et depuis n’a pas depuis changé de cap[10]. Nicolas Lambert le rappelle avec la pédagogie qui convient dans sa pièce un Avenir radieux, histoire d’une fission française[11] où il met en scène le cynisme d’un Marcel Boiteux ou d’un Pierre Guillaumat. Tout est dit point besoin d’en rajouter. La France a fait le choix de l’atome pour « jouer dans la cour des grands » forte d’une école de physique dont les talents sont à la mesure du déni entretenu des risques.

Mais fallait-il encore que la volonté de puissance trouve quelques lieux pour s’épanouir et se livrer à ses fatales expérimentations. La première pile atomique française, Zoé, a été créée au Fort de Chatillon à Fontenay-aux-Roses. Puis ce fut autour du Plateau de Saclay d’être sacrifié sur l’autel du progrès infini par l’atome. En 1953, le premier réacteur entre en service à Marcoule pour extraire le plutonium dont l’armée a besoin pour concevoir « la bombe ». En 1958 la première installation est construite à Pierrelatte pour enrichir l’uranium nécessaire à la propulsion des sous-marins nucléaires. Et comme tout cela ne suffit pas il a fallu trouver un nouveau site tout entier dédier à la fabrique du plutonium.

Comme le relatent Thierry Durand et Dominique Guillemois dans Cotentin – Une histoire industrielle : 1960-2000[12], c’est non loin de Cherbourg que le CEA identifie le lieu idéal pour se livrer à ses expériences. L’un des arguments principaux retenus par le maitre d’ouvrage est la forte capacité du lieu à garantir la dispersion des effluents radioactifs grâce à la présence de vents forts et de courants marins puissants (sic !). Le 10 août 1961 paraît le décret déclarant d’utilité publique et urgent les travaux de construction d’un centre de traitement de combustibles usés pour en extraire du plutonium. Les travaux commencent en 1962 sur le plateau du Haut-Marais[13]. L’usine devient opérationnelle en 1966 avec l’arrivée du premier combustible usé.

Jusqu’en 1974, le site est consacré à ce qu’on appelle déjà le « retraitement » des substances radioactives en provenance des réacteurs à uranium naturel – graphite gaz construits dans les années 1960. Il ne faudrait pas croire que cette époque est révolue. Le CEA et son opérateur industriel, la Cogéma, nous ont laissé quelques jolis souvenirs de cette grande consacrée à « la bombe » et accessoirement quelques cadeaux dont on se souvient encore à Régane ou à Fangataufa. Avant même Fukushima[14], la France tuait déjà avec du Plutonium « made in Normandy ».

Les conséquences de cette époque pionnière restent importantes aujourd’hui et constituent un potentiel de risques non négligeable. En effet un contentieux majeur existe entre l’héritier du CEA qui exploite aujourd’hui le site, AREVA, et l’Autorité de sûreté nucléaire. Dans l’indifférence honteuse, des collectivités locales pourtant responsable de la santé publique, l’ASN bataille depuis 2011 pour obtenir une gestion sûre des déchets dits « anciens »[15]. Quatre années plus tard, les choses n’avaient guère avancé. « L’ASN constate encore aujourd’hui des dérives vis-à-vis des échéances définies dans les plannings industriels des opérations de RCD. Elle considère qu’une nouvelle décision est nécessaire pour compléter les prescriptions déjà émises par l’ASN et encadrer l’ensemble de ces opérations[16]. » Encore aujourd’hui le problème reste entier[17] et il n’est toujours pas soldé en dépit de l’intervention d’élus réellement attachés à notre territoire et plus particulièrement de Denis Baupin[18].

Mais bon les habitudes acquises depuis les années 1960 n’ont pas disparu. La Hague est une installation pour le moins préoccupante tant pour la sûreté que pour la radioprotection. C’est aussi un lieu qui justifient une noria hors mesure de transports de matières radioactives[19]. Des cœurs nucléaires ont convergé ici pendant des décennies et on ne compte plus le nombre des convois qui repartent au péril de l’environnement vers les pays producteurs. Ce ne sont pas les seuls transports cependant. Beaucoup oublient que chaque semaine part en toute discrétion de La Hague un convoi routier de plutonium vers Marcoule…

Une accumulation de risques unique au monde

Sur la page wikipédia de La Hague, on peut lire que le site dans les années 1970 a opéré une « reconversion dans le civil ». Il n’y a pas de constat plus farfelu. D’abord parce le plutonium ranci et qu’il faut fréquemment le renouveler. Ensuite parce que dans les années 1970, ce qui était un complexe industriel de grande ampleur devient ce qu’il faut bien appeler la « cathédrale de l’industrie nucléaire française ».

En 1974, le CEA est autorisé à modifier UP2 par la création d’un atelier de traitement des combustibles de la filière à eau légère (INB n°80 dénommée HAO pour Haute activité oxyde) L’atelier entre en service en 1976 pour une capacité nominale de traitement de 400 tonnes de métal lourd par an (UP2 devient UP2-400). La Hague devient le complément indispensable du Plan Messmer. Si c’est au Tricastin que le combustible est créé par enrichissement, c’est à La Hague qu’il est retraité dans l’espoir d’abonder la fameuse quatrième génération de réacteurs… qui n’est toujours pas opérationnelle en dépit du magnifique cadeau fait par François Hollande au CEA en juin 2012[20].

Mais comme un danger n’existe jamais seul. Il fallait bien inventer quelque chose de pire encore. En 1978 l’Etat crée un dispositif qui maximise les risques ou plutôt les socialise en prenant bien soin de privatiser les profits. C’est ainsi que La Hague passe sous le contrôle d’un nouvel opérateur industriel, la Cogéma. L’opération est grossière même s’il a fallu attendre 40 ans pour que le réquisitoire dressé alors par le CFDT se confirme. S’il n’y a pas de nucléaire sûr, il n’y a pas de nucléaire rentable[21]

Et force est de reconnaître que La Hague est non seulement un gouffre financier (AREVA a perdu la quasi-totalité de ses clients étrangers d’une 20 ans) mais probablement l’installation la plus périlleuse au monde. Le 15 avril 1980, l’usine n’est pas passée loin du drame[22]. Tant mieux pour nous parce qu’ici tout est hors mesure. Les piscines où sont entreposés les cœurs de réacteur en attente de « retraitement » constituent la plus grande accumulation de matières radioactives au monde[23]. C’est aussi une des installations nucléaires les moins robustes[24]. Et il aura fallu attendre les évaluations de sûreté de 2011 pour qu’enfin l’Autorité de sûreté puisse oser le ton contre l’enfant chéri de Bernard Cazeneuve…

L’affaire du rapport de Wise-Paris de 2001 sur la vulnérabilité des piscines de La Hague illustre clairement la gêne de l’Etat devant cette installation hors normes[25]. Toujours est-il que le rapport est accablant[26]. La chute d’un avion commercial _ scénario non pris en compte lors de la construction _ sur la plus petite des piscines (D) entrainerait une catastrophe d’échelle internationale. « Cependant, en considérant les scénarios d’exposition de type Tchernobyl, l’ordre de grandeur ainsi obtenu, se basant simplement sur l’inventaire en césium de la piscine D, révèle qu’un accident majeur dans cette piscine aurait jusqu’à 67 fois l’impact dû au relâchement de césium lors de l’accident de Tchernobyl. Autrement dit, le relâchement d’1/67ème de l’inventaire en césium de la piscine D serait dans ces conditions comparable à l’accident de Tchernobyl lui-même. » Aujourd’hui la situation est pire encore. Plus de 10 000 t de combustibles usés sont entreposés dans le Nord Cotentin…

Le pire est que l’impact sur le territoire ne se limite pas au risque d’accident. En effet toutes les installations nucléaires rejettent de la radioactivité dans l’environnement. Ces pollutions contaminent quotidiennement et durablement les fleuves, les océans, les nappes phréatiques et l’air. Les usines de retraitement d’Areva à La Hague (Manche) et de Sellafield (sa cousine anglaise) constituent le rejet radioactif le plus important au monde résultant d’une activité humaine. Un rapport réalisé en 2001 pour le compte du Parlement européen conclut que ce rejet est équivalent à un accident nucléaire à grande échelle chaque année. Plusieurs études ont d’ailleurs établi une recrudescence statistiquement importante de leucémie dans la région de La Hague.

Ces activités de retraitement du site de La Hague sont en complète contradiction avec deux conventions internationales. La Convention de Londres (entrée en vigueur en 1975) interdit de déverser des déchets nucléaires en mer. La Convention OSPAR (qui vise à préserver l’Atlantique du Nord-Est) a officiellement condamné les activités de retraitement en 2000-2001. La France est signataire de ces deux conventions. Areva continue pourtant de polluer tous les jours les eaux de la Manche.

Au regard de l’immensité de ces risques, les moyens pour y faire face sont bien dérisoires. Au mieux ils reflètent les difficultés économiques dans lesquelles se trouve l’opérateur industriel de l’Etat, AREVA[27]. C’est bien pour cela que le mouvement antinucléaire revendique l’arrêt immédiat des activités de retraitement pour un stockage définitif des combustibles usés[28]. En tout cas l’Autorité de sureté est inquiète aujourd’hui[29] et des mesures radicales s’imposent. Mais l’exploitant nucléaire ne veut rien entendre et poursuit une inquiétante fuite en avant au péril de l’environnement[30]

L’impossible maîtrise du stockage des déchets nucléaires

Il ne faudrait donc pas réduire la critique de l’industrie nucléaire aux seules centrales. Ces installations ne sont que la partie visible d’une filière qui va de la mine au déchets en passant par une longue série d’étapes plus nocives les unes que les autres. A La Hague nous l’avons vu se situe l’essentiel de l’aval du cycle du combustible alors que l’amont se localise entre Narbonne et Roman sur Isère. Toutes ces opérations génèrent une grande quantité de déchets dont on ne sait que faire et cela depuis longtemps.

Comble de la malchance, le plus ancien site de stockage massif de déchets nucléaires de France se situe non loin de La Hague à Digulleville. Il s’agit du fameux Centre de stockage de la Manche (CSM). Près de 930.000 tonnes de déchets, dont 100 kg de plutonium, hautement radioactif, ont été déposés ici à 6 à 8 m sous terre, entre 1969 et 1994, dans des conditions beaucoup moins strictes au départ qu’aujourd’hui, selon l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) qui gère le CSM[31].

Ce site est l’objet d’une attention ancienne des associations de protection de la nature et de l’environnement. La rivière Ste Hélène est toujours aussi contaminée. Cette rivière prend sa source sur le site de stockage et va directement se jeter dans la mer.  En 1991, l’ACRO avait tiré la sonnette d’alarme après avoir détecté du césium (Cs137) à des taux atteignant près de 4 000 Bq/kg de sédiments secs (on trouve habituellement moins de 10 Bq/kg, dus aux essais nucléaires et à Tchernobyl) et la COGEMA lui avait publiquement ri au nez : « comme toujours l’ACRO multiplie tous ses résultats par dix pour se faire de la publicité ». Il a fallu un essai inter-laboratoires pour que la COGEMA mesure les mêmes taux, admette la pollution et s’engage à faire des travaux. Une canalisation oubliée entre le site de La Hague et celui de l’ANDRA serait la cause de cette pollution (il est inquiétant de noter que le site de l’ANDRA est là pour 300 ans et qu’après 20 ans les exploitants ont déjà des trous de mémoire…). Aujourd’hui, avec des contaminations en Cs137 atteignant 2 000 Bq/kg, force est de constater que la pollution de la Sainte-Hélène est toujours aussi alarmante. On trouve aussi dans les sédiments d’autres radioéléments artificiels tels que le césium134, le cobalt 60 et le rhodium 106, qui ne sont pas présents dans d’autres ruisseaux de la région, le Grand Bel ou la rivière du Moulin entre autres[32].

A l’occasion du débat public sur le projet Cigéo, Greenpeace et l’ACRO ont publié de nouvelles données accablantes pour l’institution présidée aujourd’hui par Christophe Bouillon. La pollution en tritium des nappes phréatiques a pour point de départ une contamination massive des eaux souterraines et superficielles survenue en 1976. Mais l’ACRO note dans son rapport que la pollution n’a pas encore disparu. Si elle a globalement diminué, la contamination des eaux souterraines peut encore atteindre 150 000 Becquerels/Litre dans certaines zones[33]. Tout cela confirme la persistance de fuites et plus encore de doutes sur la qualité de la surveillance du site….

Ainsi Greenpeace France vient tout juste de porter plainte contre l’Andra pour pollution des eaux[34]. Greenpeace s’appuie sur un rapport de l’ACRO (paru en avril 2016. Selon le laboratoire indépendant, « il est courant d’observer le tritium à plus de 100 Bq/l dans le ruisseau Sainte Hélène », proche du CSM, alors que ce radionucléide est normalement à 1 Bq/l dans les rivières. Dans un des puits de contrôle de la nappe phréatique sous le CSM, le tritium est même à 81.000 Bq/l de moyenne annuelle en 2015. Rien de très étonnant. L’industrie nucléaire est coutumière du fait et se trouve exposé à une multiplication des plaintes depuis quelques années[35].

Somme toute l’industrie nucléaire est aujourd’hui dans l’incapacité à résoudre le problème des déchets. Les solutions proposées, à commencer par les centres de stockage ont prouvé leur inefficacité, voire pire, leur dangerosité. Les déchets sont le point faible du nucléaire, son talon d’Achille : l’industrie nucléaire jouit d’une image « fascinante » pour le public. Pour beaucoup, l’énergie atomique est une prouesse scientifique nationale incroyable, le fleuron du made in France. C’est ainsi que la présente les responsables politiques et industriels… Mais la question des déchets fait tâche dans la toute-puissance de l’atome[36]. Car aucune solution acceptable n’existe.

Un littoral saccagé par des installations inutiles

Le nucléaire ne saurait donc être réduit à la seule question énergétique. Cette industrie pose toute une série d’autres problèmes qu’il serait trop long de détailler ici. Le premier est démocratique[37]. On l’a vu, le nucléaire est le fait du prince. Il a été imposé aux territoires qui doivent depuis les premiers coups de pioche tant bien que mal gérer les conséquences de ce diktat[38]. Le second est environnemental. Comme le disait Roger Belbeoch le nucléaire est une insulte au vivant et une hypothèque pour un avenir durable[39]. Le dernier est énergétique puisque l’Etat, non sans cynisme, a joué habilement avec les besoins d’électricité pour imposer l’irréversibilité du choix nucléaire.

Reste que produire de l’électricité avec des atomes n’a jamais été chose aisée. Il aura fallu trois décennies pour développer une technologie capable de produire du courant dans des « conditions économiques acceptables ». C’est ce que raconte avec un réel talent Gabriel Hecht dans Le Rayonnement de la France[40] et toute son œuvre trop méconnue en France.

Toujours est-il que c’est en Normandie que Framatome a pu construire les premiers réacteurs à eau pressurisée de conception française. En effet, les réacteurs plus anciens de 900 MWe installés à Fessenheim, au Bugey, Gravelines, etc. l’ont été à partir d’une licence américaine achetée à la société Westinghouse. Il s’agissait d’une adaptation de grande taille des chaudières conçues dans les années 1950 pour les sous-marins nucléaires de l’US-Navy. Dans le jargon on parle de « trois branches » puisque l’échange thermique entre le circuit primaire « atomique » et le circuit conventionnel se fait par trois gigantesques chauffe-eau appelés générateurs de vapeur. A Paluel pour la première fois a été construit un « quatre branches » c’est-à-dire un réacteur plus puissant qui alimentent quatre générateurs de vapeur et permet ainsi la production de 1 300 MWe.

Ce surcroit de puissance explique le choix littoral pour localiser ces réacteurs d’un genre nouveau. Il faut en effet refroidir en permanence ces réacteurs gavés d’uranium. Et c’est pour ainsi dire un fleuve d’eau qui est pompé à chaque minute pour maintenir dans un état sûr une installation qui à tout moment peut partir en sucette. La conduite d’un réacteur nucléaire n’est pas chose aisée. Et cela demande même un certain talent pour gérer un grand nombre de paramètres qui tous peuvent entrainer une cinétique accidentelle s’ils ne sont pas maitrisés. Le premier d’entre eux est l’alimentation en source froide. Le second est la maitrise de la fluence dans la cuve. Les autres concernent le contrôle de la fiabilité des équipements et plus particulièrement des circuits de secours sans oublier l’alimentation en électricité.

En revanche, il y a des paramètres qui n’ont jamais été au cœur de la conduite des installations nucléaires… ce sont les rejets. Plus encore qu’un 900 MWe, un 1 300 MWe rejette dans l’environnement sous forme gazeuse et liquide des quantités hallucinantes de toxiques radioactifs mais aussi chimiques. Le choix du littoral est déterminé pour les centrales comme pour La Hague en fonction des capacités de dispersion de ces pollutions par les vents et marées. Reste que cela est globalement imparfait. La Nature porte la mémoire de trente années d’exploitation nucléaire. Un autre article pourra être l’occasion de parler des conséquences de la construction des centrales sur le trait de côte. Restent l’accumulation dans l’environnement de radionucléides mesurée par l’ACRO et ces fameux « poissons blancs » que rapportent fréquemment les pécheurs du Pollet. Le propre d’une centrale nucléaire est qu’elle dégueule une mort lente autour d’elle…

Mais la localisation littorale ne s’explique pas seulement par des données techniques. Le choix de la Normandie est une conséquence d’une certaine vision de l’aménagement du territoire portée par la DATAR depuis sa création. La Normandie, tout du moins dans sa partie septentrionale, est conçu depuis les années 1960 comme l’antichambre industrielle de la région capitale. C’est là qu’on était localisée dans le but non atteint de maximiser les trafics portuaires toutes les activités sales nécessaires au Grand Paris, les raffineries, la pétrochimie mais aussi le nucléaire. Tout ce qui est produit ici converge en effet vers l’Ile de France et c’est au plus un quart de la production nucléaire qui est consommée sur place. On est bel et bien en présence d’un cas évident de déni de justice environnementale…

Des risques non maitrisés

Toujours est qu’aujourd’hui cinq installations nucléaires de dimension imposantes menacent le territoire. Dans le Nord Cotentin trois d’entre elles sont localisées sur un territoire très compacte. Le Centre de Stockage de la Manche ne cesse de fuir dans l’environnement en dépit des dénégations gênées de l’Andra. L’usine de La Hague constitue nous l’avons vu une concentration unique au monde de risques mais aussi un des plus gros pollueurs radioactifs. Reste bien évidemment la centrale de Flamanville sans oublier les deux Installations nucléaires de base pas si secrètes de Cherbourg[41].

Nous nous intéresserons plus particulièrement au danger immédiat auquel chaque réacteur du territoire explose chaque chose. Les « quatre branches » ne sont pas des machines anodines. Ces huit réacteurs normands sont parmi les plus puissants au monde[42]. En effet la dimension des cuves et donc la quantité de combustible qui est chargée augmente avec la puissance des réacteurs. La Cuve d’un 1 300 MWe pèse 440 t alors que celle d’un réacteur de type Fessenheim n’en pèse que 330[43].

193 assemblages sont chargés alors qu’il n’y en a que 157 dans un réacteur de conception plus ancienne. Le potentiel de risque est nettement plus massif ici. Il est d’autant plus grand que bien des indices depuis le début de l’exploitation de ces réacteurs nous invitent à considérer que les tris fameuses barrière de confinement ne sont si étanches que l’exploitant le prétend. Les gaines de combustibles s’effritent et se délitent au fil du temps et libèrent dans le circuit primaire substances dangereuses et éléments qui viennent colmater les générateurs de vapeur[44]. L’intégrité globale du circuit primaire n’est pas garantie en toute circonstance. Une fuite massive a ainsi eu lieu le 5 avril 2012 à Penly[45] sans que celle-ci n’ait été pleinement maitrisée par l’exploitant. Et quelques mois plus tard, des contrôles établissaient une présence anormale de tritium dans le milieu naturel[46]. Preuve s’il en est que l’enceinte, c’est-à-dire la troisième barrière de confinement, n’est pas si sûre que d’aucuns le laissent entendre. Si en fonctionnement dégradé des radionucléides s’échappent de l’installation qu’en sera-t-il en situation accidentelle ?

Parce que c’est bien là le problème. La doctrine française de gestion d’un accident nucléaire repose pour l’essentiel sur la capacité de l’exploitant à contenir le nuage radioactif créé par l’accident nucléaire. Il faut pour cela que l’installation soit étanche et le reste pendant plusieurs heures de manière à garantir la mise en sauvegarde des populations, des cheptels, des équipements publics de secours, etc. Si le confinement n’est plus opérant tout le dispositif s’écroule. Et l’on peut alors craindre le pire : une panique générale qui gêne l’arrivée des secours, une impossibilité de mettre en œuvre de manière efficiente les mesures de radioprotection envisagées et bien évidemment des contaminations massives des populations… avant même que l’iode distribué ne fasse effet.

Ce scénario catastrophe n’est malheureusement pas si improbable. Les réacteurs de 1 300 MWe ne possèdent pas de coque métallique mais seulement de deux enceintes en béton. Des problème anciens[47] expliquent une vigilance particulière des services en charge du contrôle et de la sûreté des installations. Des progrès auraient eu[48] lieu mais les doutes demeurent surtout quand on voit les conséquences sur le génie civile de la chute d’un générateur de vapeur à Paluel. Les bétons et les métaux ont été rongés par la lime sourde du temps, l’humidité et l’air marin. Rien en prouve que les enceintes pourront ici résister. Les inquiétudes sont d’autant plus grandes que l’Autorité de contrôle « considère donc qu’au-delà de la surveillance satisfaisante de l’état du béton mise en place par EDF, des actions complémentaires doivent aussi être envisagées sur le principal moyen de préservation des enceintes vis-à-vis des pathologies de gonflement du béton qui reste, en l’état des connaissances, la prévention ou la limitation des apports d’eau extérieurs[49]. »

Mais combien même les enceintes pourraient contenir, pendant le temps nécessaire à la mise en œuvre de mesures efficientes de protection des populations, la catastrophe atomique, la gestion de l’accident nucléaire est l’objet de doutes persistants. Les périmètres des fameux Plans particuliers d’intervention ne font que 10 km. C’est clairement insuffisant au regard des conclusions établies l’ACRO dans un rapport récent demandé par l’ANCCLI[50]. L’association européenne des autorités de sûreté considère que l’évacuation des populations devrait être préparée dans un rayon de 5 km autour des installations, et la mise à l’abri organisée jusqu’à 20 km… sans écarter la possibilité que ces mesures couvrent des périmètres 5 fois plus grand en cas d’événement majeur.

Manifestement les services de l’Etat ne sont pas prêts à mettre ces dispositions en œuvre. L’exercice qui a eu lieu le 13 octobre 2015 à Penly donne à voir les failles des dispositifs aujourd’hui envisagés[51]. Les caprices du vent compliquent l’organisation des secours et la mise en sauvegarde des populations. Les communes du périmètre PPI ne disposent pas des moyens nécessaires pour évaluer la situation, informer chacun et protéger les publics les plus fragiles. Et nous ne parlerons pas de l’hyper-prudence des services déconcentrés de l’Etat qui craignent moins la radioactivité que de prendre une décision proportionnée à l’ampleur de la menace sanitaire.

Si l’on sait depuis longtemps que Cherbourg est dans une situation critique, il est maintenant établi que Rouen et Le Havre peuvent être touchés par le nuage radioactif… que Dieppe ne peut en aucun constituer une zone de replis en cas d’accident à Penly. Or il semble que l’évacuation de ces métropoles ne soit pas encore à l’ordre du jour… ni même celle de Dieppe ou de Valogne !

Une fuite en avant qui entrave toute réelle transition

Le bilan de cinquante années de nucléarisation de la Normandie est amer. Les nuisances ont été accumulées sans que les promesses de développement économique se traduisent une réelle création d’activité. Les installations nucléaires sont au mieux des îlots dans d’emplois dans des territoires marqués par un chômage structurel et des niveaux de vie en deça de la moyenne nationale.

Force est de constater que le territoire a été sacrifié sur l’autel du dieu atome sans jamais recevoir de compensations à la mesure des maux subis. Maux immenses quand on voit ce que la Cogéma a fait au large du Cotentin en larguant dans la Fosse des Casquets des milliers de tonne de déchets[52]. Des maux immenses quand on voit la vitesse du repli de la Falaise à l’Est de Penly. Des maux immenses quand on mesure la situation sociale alarmante dans laquelle se trouve les « trimardeurs du nucléaire » ici et ailleurs[53]. Des maux immenses quand on observe les difficultés des exploitants à maintenir dans un état sûr des exploitants obsolètes. C’est le cas à La Hague[54] et dans chaque centrale avec une palme particulière pour Paluel[55].

Mais malgré tout cela l’Etat et les collectivités locales persévèrent sur la voix de l’atome. L’acharnement à mener à son terme le projet EPR le prouve clairement. La résolution d’EDF à construire de nouveaux réacteurs sur les 3 « socles » restant le rappelle.

On a bel et bien affaire à une fuite en avant aux dépens de notre territoire. Chaque jour discrédite un peu plus l’industrie nucléaire mais les décideurs ne le reconnaissant pas. Par conservatisme et défaut d’imagination, ils persistent à promouvoir une industrie d’hier. Seuls quelques-uns comprennent aujourd’hui que cette époque se termine.

Une transition discrète s’opère néanmoins sur le terrain mais elle manque encore de reconnaissance. Ainsi la communauté de commune de la Côte d’Albâtre initie depuis plusieurs années un tournant vers l’après nucléaire. Déjà ici les emplois de l’agro-alimentaire sont plus importants que ceux du secteur nucléaire. Cet exemple devrait inspirer plus largement. Non seulement l’après-nucléaires est possible mais il est nécessaire. L’enjeu est de soutenir mille et une initiatives qui donne à voir que si le nucléaire est cher et dangereux, il est surtout inutile…

[1] https://www.mediapart.fr/journal/france/180114/climat-mediapart-dresse-la-liste-des-dix-plus-gros-pollueurs-en-france?onglet=full

[2] http://www.climats-energies.hautenormandie.fr/ENERGIES/PRODUCTION

[3] http://www.normandie.developpement-durable.gouv.fr/schema-regional-du-climat-de-l-air-et-de-l-energie-a386.html

[4] http://www.energies-normandie.com/retour-sur-la-conference-sur-la-transition-energetique/

[5] https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000813253

[6] http://www.developpement-durable.gouv.fr/Strategie-nationale-bas-carbone.html

[7] http://www.dissident-media.org/infonucleaire/cea_raison.html

[8] https://www.iaea.org/about/history/atoms-for-peace-speech

[9] http://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/nucleaire/20160215.OBS4670/de-tchernobyl-a-fukushima-entretien-avec-yves-lenoir-auteur-de-la-comedie-atomique.html

[10] http://ecorev.org/spip.php?article89

[11] http://www.lemonde.fr/culture/article/2012/10/17/l-avenir-radieux-de-l-a-democratie_1776746_3246.html

[12] http://www.crecet.org/f141–cotentin-1960-2000-une-histoire-industrielle-.html

[13] http://www.hctisn.fr/article.php3?id_article=138

[14] http://journaldelenergie.com/nucleaire/fukushima-des-defis-insurmontables/

[15] http://www.asn.fr/Informer/Actualites/La-Hague-reprise-et-conditionnement-des-dechets-anciens

[16] http://www.asn.fr/Informer/Actualites/Reprise-et-de-conditionnement-des-dechets-anciens-La-Hague

[17] http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/01/13/areva-epinglee-pour-les-dechets-radioactifs-anciens-de-la-hague_4555471_3244.html

[18] http://www.liberation.fr/futurs/2015/05/28/les-dechets-de-la-hague-d-areva-inquietent-l-ecolo-denis-baupin_1318606

[19] http://www.sortirdunucleaire.org/En-savoir-plus-sur-les-transports

[20] http://journaldelenergie.com/nucleaire/surgenerateur-le-passe-comme-seul-avenir/

[21] http://alternatives-economiques.fr/blogs/bompard/archives/52

[22] http://www.sortirdunucleaire.org/15-avril-1980-l-accident-secret-de

[23] http://www.global-chance.org/IMG/pdf/JCZ-PiscinesLaHague-081211.pdf

[24] http://www.lesinrocks.com/2011/10/04/actualite/la-hague-secrets-et-mensonges-dune-usine-nucleaire-francaise-119062/ ; http://www.novethic.fr/lapres-petrole/energie-nucleaire/isr-rse/l-usine-de-retraitement-de-la-hague-est-elle-sure-136214.html

[25] http://www.dissident-media.org/infonucleaire/new_rap_hague.html

[26] http://www.wise-paris.org/francais/nosbriefings_pdf/010926BriefNRA-fr.pdf

[27] http://leblogdejeudi.fr/areva-la-hague-100-millions-pour-resister-aux-evenements-climatiques/

[28] http://www.dissident-media.org/infonucleaire/dechets_nuc_closet.pdf

[29] http://www.actu-environnement.com/ae/news/nucleaire-asn-capacite-areva-enjeux-surete-24350.php4

[30] http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/140910_Modification_de_l_INB_116_-_delibere_cle056194.pdf

[31] http://www.actu-environnement.com/ae/news/anniversaire_centre_stockage_dechets_nucleaires_8515.php4

[32] http://www.dissident-media.org/infonucleaire/hague_environement.html

[33] http://energie-climat.greenpeace.fr/dechets-nucleaires-le-cauchemar-continue

[34] http://www.journaldelenvironnement.net/article/fuite-de-tritium-greenpeace-porte-plainte-dans-la-manche,71280

[35] http://www.liberation.fr/futurs/2016/06/13/nucleaire-les-plaintes-contre-la-pollution-de-l-eau-se-multiplient_1459066

[36] http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/06/16/les-dechets-nucleaires-continuent-de-s-accumuler-a-la-hague_4654739_3244.html

[37] https://reporterre.net/Nucleaire-du-risque-majeur-a-la

[38] http://www.ina.fr/video/RXC01010350

[39] https://infokiosques.net/IMG/pdf/societe_nucleaire.pdf

[40] http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=894

[41] http://www.bastamag.net/Nucleaire-et-si-on-s-interessait

http://www.manche.gouv.fr/content/download/18497/120520/file/PPI%20du%20port%20militaire%20de%20Cherbourg_.pdf

[42] http://www.worldnuclearreport.org/IMG/pdf/20151023MSC-WNISR2015-V4-HR.pdf

[43] http://www.irsn.fr/FR/connaissances/Installations_nucleaires/Les-centrales-nucleaires/cuves-reacteurs/Pages/2-caracteristiques-conception-fabrication-contrele-cuves.aspx?did=9ec47067-0a3e-4284-b818-1cd6b909f399#.V2k1tbjhCUk

[44] https://www.mediapart.fr/journal/france/070214/nucleaire-un-probleme-d-usure-menace-pres-de-la-moitie-des-reacteurs?onglet=full

[45] http://stopeprpenly.org/?p=855

[46] http://stopeprpenly.org/?p=390

[47] http://www.lesechos.fr/24/09/1998/LesEchos/17738-035-ECH_lionel-jospin-autorise-le-redemarrage-de-la-centrale-nucleaire-de-belleville.htm

[48] http://www.irsn.fr/FR/expertise/rapports_expertise/Documents/surete/Rapport-Surete-Parc-2013-Evolutions-significatives_IRSN_201412.pdf

[49] https://blogs.mediapart.fr/guillaume-blavette/blog/300115/les-centrales-nucleaires-ne-sont-que-des-chateaux-de-sable

[50] http://www.anccli.org/wp-content/uploads/2014/08/anccli_rapport_VFinale_web.pdf

[51] http://stopeprpenly.org/?p=681

[52] http://www.liberation.fr/france-archive/1995/10/20/les-pecheurs-de-la-manche-digerent-mal-les-dechets-anglaisles-britanniques-ont-immerge-legalement-17_146445

[53] https://www.youtube.com/watch?v=385l-WPTvPk

[54] http://www.lesechos.fr/24/02/2016/lesechos.fr/021721247317_nucleaire—l-asn-alerte-sur-la-corrosion-a-la-hague.htm

[55] http://www.sortirdunucleaire.org/Chute-d-un-generateur-de-vapeur-de-465-tonnes-a-46780