Un incendie dans la salle des machines d’une centrale nucléaire n’est pas un fait banal

On aurait tort de minimiser ce qui s’est passé ce matin dans la salle des machines du réacteur n°1 de la centrale de Flamanville. La presse a donné un très large écho à cet incident d’exploitation[i] au point d’amener la préfecture de la Manche[ii] à réagir de manière rapide. Il fallait à tout prix faire retomber la rumeur d’une explosion sur un site très sensible puisque c’est là que le fameux réacteur EPR est en construction depuis bientôt dix ans.

Bien évidemment, les informations les plus folles ont circulé[iii] et des interprétations fantaisistes n’ont pas manqué d’être présentées. Rien de très étonnant quand on connaît la propension de certains à verser dans le sensationnel sans prendre la peine de s’intéresser aux faits.

Ce n’est pas pour autant que l’événement est banal. Tout d’abord parce que le risque incendie est un risque majeur pour la sûreté des installations nucléaires. Ensuite parce que la salle des machines est un lieu pour le moins sensibles. Enfin, il faut reconnaître que les réacteurs du palier P4 ne se distinguent ni par leur robustesse ni par leur fiabilité.

Le feu un risque majeur dans les centrales nucléaires

En 2014, 73 départs de feu se sont produits dans les centrales nucléaires françaises. Ils correspondent à tous les phénomènes de combustion – émissions de chaleur avec flammes ou fumées – déclarés par EDF à l’Autorité de sûreté nucléaires (ASN). Les plus importants sont analysés par l’IRSN afin de trouver des pistes d’amélioration pour renforcer la maîtrise des risques liés à l’incendie[iv]. Ici entre Paluel et Penly, on peut noter au moins un incendie ou un risque d’incendie par an…

Le risque incendie est une des questions de sûreté les plus importantes dans les installations nucléaires. Il l’objet d’une attention constante de la part de l’Autorité de contrôle depuis sa création[v]. Une attention qui aura mis bien du temps à se traduire par une réglementation technique ambitieuse.

Risque incendie dans les centrales en 2014

Risque incendie dans les centrales en 2014

L’homologation du guide pour la mise en œuvre de la décision incendie n°2014-DC-0417 du 28 janvier 2014 relative aux règles applicables aux installations nucléaires de base pour la maitrise des risques liés à l’incendie[vi] ponctue en mars 2014[vii] de longues négociations entamées décembre 2012[viii].

Reste bien évidemment la question de la mise en œuvre qui bien évidemment est de la responsabilité de l’exploitant. Or chacun sait que ce dernier n’a jamais fait preuve de beaucoup d’empressement à traduire dans les faits le requis réglementaire. Le déploiement des prescriptions complémentaire de sûreté traine en longueur alors que les modifications les plus urgentes sont renvoyées de visites partielles en visites décennales et ainsi de suite.

La salle des machines, une zone sensible

La thèse classique de l’exploitant nucléaire est qu’un incendie survenant dans « la partie non nucléaire d’une installation » ne présente aucun risque majeur. Il n’y a en effet pas de risques radiologiques importants si on compare ce qui peut survenir en salle des machines à un feu dans le bâtiment réacteur. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il n’existe pas des risques industriels conventionnels qui pourraient impacter l’îlot nucléaire.

On l’a constaté en juillet 2015 à Paluel quand un feu de métal[ix] a entrainé la destruction du condensateur du circuit secondaire de la tranche n°2 en plein « Grand Carénage ». Les conséquences immédiates ont été spectaculaires, des ouvriers ont été exposés à des polluants pour le moins nocifs et on attend encore une évaluation de l’impact de l’événement sur les superstructures de la salle des machines.

Mais cet événement a eu lieu lors d’opérations de maintenance quand le réacteur était à l’arrêt. Or ce qui s’est produit aujourd’hui à Flamanville rappelle des événements survenus en 2013. Le plus notoire fut l’incendie qui a eu lieu au Bugey le 24 juin 2013[x] où on a échappé de peu à la catastrophe de l’aveu même d’EDF[xi].

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La raison est simple à comprendre. Dans une centrale thermique ou nucléaire, la production d’électricité est assurée par un ou plusieurs groupes turbo-alternateur. Chaque turbine, alimentée en vapeur produite par l’énergie du réacteur entraîne un alternateur constitué d’une partie fixe et d’une partie tournante, qui transforme l’énergie mécanique en électricité sous une tension de 24 OCO volts. Au cours de son fonctionnement, l’alternateur s’échauffe et il est nécessaire de le refroidir par de l’hydrogène sous pression de 4 bar, circulant entre les parties fixes et mobiles, ainsi que par un circuit d’eau. La protection contre les fuites d’hydrogène, très inflammable, est assurée par une circulation d’huile sous pression[xii]….

Pas besoin d’en dire beaucoup plus. Feu et hydrogène n’ont jamais fait bon ménage surtout en présence l’huiles et autres matériaux pour le moins inflammables. Et c’est donc très logiquement que face à ce risque, les réacteurs sont mis à l’arrêt. On ne compte plus les événements de ce genre sur tous les paliers du parc[xiii]. Et dès que le moindre départ de feu des dispositions particulières sont mises en œuvre[xiv].

Les P4 sont des machines usées et fragiles

Mais on ne saurait limiter l’analyse du feu survenu aujourd’hui à Flamanville à une approche générique. Les réacteurs de la génération de FLA1 se distinguent par un réel manque de robustesse[xv]. On les connaît bien ici. Il s’agit du fameux Palier P4 inauguré à Paluel en juin 1984 après 7 années de travaux[xvi].

La technologie mise en œuvre était si fiable que très rapidement EDF et son complice Framatome ont rapidement revu leur copie. Mais l’exploitant comme son partenaire industriel n’ont jamais vraiment pu apporter la preuve qu’ils pourraient maitriser en toute circonstance des installations dont la taille est le premier point faible[xvii]. Les aléas de l’exploitation des réacteurs du palier P4 le donne clairement à voir. Immanquablement ils ont figuré au bas du classement établi par l’Autorité de contrôle dans ses rapports annuels sur la sûreté nucléaire et la radioprotection. Paluel a souvent été lanterne rouge, Flamanville guère mieux classé. Il suffit pour s’en convaincre de regarder la longue liste des courriers de position de l’ASN pour les deux site…

Le long débat entre l’Etat, l’exploitant et l’Autorité de sûreté pour définir le cahier des charges des troisièmes visites décennales des réacteurs de 1 300 MWe donne à voir clairement que l’on n’a pas à faire à des machines qui sont au mieux de leur forme[xviii].

Comment dès lors ne pas s’inquiéter quand le moindre incident survient ? La question se pose avec d’autant plus d’insistance que l’on connaît la fatigue des équipements et l’usure globale des installations. Si des marges de sûreté existait à l’origine, force est de reconnaître qu’elles ont été sérieusement rognées avec le temps surtout quand des équipements défectueux ont été installés comme à Paluel[xix].

Somme toute, la catastrophe a une fois encore été évitée grâce au professionnalisme des équipes et à des dispositifs de sauvegarde qui ont bien fonctionné… accélérant un peu plus l’usure de l’installation.  Les centrales nucléaires sont effet des machines sensibles : les arrêts d’urgence provoquent des chocs qui dégradent les aciers, les soudures et tous les composants du circuit primaire.

Mais si la sûreté a été garantie ce n’est pas le cas de la fiabilité. Au final on est en présence d’un nouvel événement qui donne à voir que le nucléaire est une énergie de plus en plus intermittente qui nécessité toujours plus de travaux… avec pour conséquence une explosion des coûts préjudiciables à l’équilibre économique de l’ensemble de la filière !

Mais rassurez-vous EDF a la solution ! L’opérateur énergétique licencie à tour de bras[xx]. Pas de quoi être rassuré au final… Autant sortir du nucléaire et garantir l’emploi par la transition énergétique[xxi] 🙂

 

 

[i] https://www.asn.fr/Informer/Actualites/Evenement-dans-la-salle-des-machines-de-la-centrale-nucleaire-de-Flamanville-1 ; http://www.liberation.fr/france/2017/02/09/explosion-a-la-centrale-de-flamanville-mais-pas-de-risque-nucleaire_1547371 ; http://www.la-croix.com/France/Explosion-centrale-Flamanville-risque-nucleaire-2017-02-09-1200823595 ; http://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/0211787799129-explosion-a-la-centrale-de-flamanville-pas-de-risque-nucleaire-2063787.php ; http://www.romandie.com/news/Explosion-a-la-centrale-de-Flamanville-sans-risque-nucleaire-ni-blesse-grave/773418.rom

[ii] http://www.lexpress.fr/actualite/societe/fait-divers/flamanville-faut-il-s-inquieter-de-cet-incident-technique-significatif_1877683.html

[iii] http://www.francetvinfo.fr/sante/environnement-et-sante/flamanville-attention-aux-fausses-videos-de-l-explosion_2054907.html

[iv] http://www.irsn.fr/FR/expertise/rapports_expertise/surete/Pages/Demarches-analyse-risques-incendies-installations-nucleaires.aspx#.WJzRdPnhCUk

[v] https://www.asn.fr/Informer/Publications/La-revue-Controle/Controle-n-136-Le-risque-d-incendie-dans-les-installations-nucleaires

[vi] https://www.asn.fr/Reglementer/Consultations-du-public/Archives-des-consultations-du-public/Note-de-cadrage-pour-le-projet-de-guide-de-l-ASN-relatif-a-la-decision-incendie

[vii] https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000028814639&dateTexte=&categorieLien=id

[viii] https://www.asn.fr/Informer/Actualites/Risques-d-incendie-dans-les-installations-nucleaires

[ix] https://www.asn.fr/Informer/Actualites/Paluel-incendie-maitrise-en-salle-des-machines

[x] http://www.sortirdunucleaire.org/France-Bugey-alternateur

[xi] http://energie.edf.com/fichiers/fckeditor/2013_Rapport%20public%20Bugey.pdf

[xii] http://voltaweb.elec.free.fr/racinoux/alternat/alter_froid.htm

[xiii] https://www.francebleu.fr/infos/societe/encore-un-incident-la-centrale-nucleaire-de-chinon-1444400599

[xiv] http://loractu.fr/thionville/7147-la-centrale-nucleaire-de-cattenom-evacuee-a-cause-d-un-incendie.html

[xv] https://www.asn.fr/Informer/Dossiers-pedagogiques/La-surete-des-centrales-nucleaires/Le-parc-francais-des-centrales-nucleaires

[xvi] http://www.unipef.org/sites/unipef/files/PCM/1982/PCM-1982-10-ch01.pdf

[xvii] http://journaldelenergie.com/nucleaire/surete-nucleaire-des-failles-clairement-identifiees/

[xviii] https://www.asn.fr/Informer/Actualites/Surete-des-reacteurs-de-1300-MWe-jusqu-a-leur-quatrieme-reexamen-de-surete

[xix] https://www.asn.fr/Informer/Actualites/Irregularites-detectees-dans-l-usine-d-Areva-de-Creusot-Forge-l-ASN-fait-un-point-d-etape ; https://www.asn.fr/Informer/Actualites/Usine-Creusot-Forge-d-Areva-NP-liste-des-irregularites

[xx] http://www.lemonde.fr/entreprises/article/2017/02/01/edf-accentue-sa-politique-de-suppressions-d-emplois_5072986_1656994.html ; http://www.liberation.fr/futurs/2017/02/02/3900-postes-supprimes-comment-lire-la-derniere-facture-sociale-edf_1545899

[xxi] http://emplois-climat.fr/