L’improbable retour de l’EPR à Penly : 10 clefs pour comprendre

Les médias locaux et nationaux relaient l’information depuis hier. Le Conseil d’administration d’EDF considère que le site du CNPE de Penly en Seine-Maritime est le plus adapté à la construction de deux réacteurs EPR NM. Cette annonce n’est pas une surprise. Elle confirme la résolution d’EDF à persévérer dans le nucléaire alors que cette filière donne à voir des signes évidents de faiblesse et d’épuisement. D’aucuns auraient attendu de l’énergéticien plus de réalisme et surtout un engagement plus sérieux en faveur de la transition écologique à l’heure où l’urgence climatique impose un changement radical de modèle énergétique.

Vous trouverez ci-dessous 10 raisons pour ne pas se laisser abuser par la communication d’EDF et comprendre que le projet est loin d’être finalisé…

  1. Le projet de construire un EPR à Penly remonte au début du siècle. En 2010, Un Débat public a été organisé sur le projet alors désigné comme « Penly III[1] ». Il faut attendre 2017 pour qu’une nouvelle étape soit franchie. Hervé Morin, président de la Région Normandie, exprimait tout haut ce qu’EDF prévoyait discrètement c’est-à-dire la construction non pas d’un seul mais de deux EPR sur le site de Penly ;
  2. L’intention d’Edf de réaliser ce projet est présentée officiellement le 11 janvier 2018 à l’occasion de l’Atelier filière nucléaire organisé par la Direction générale de l’énergie et du climat qui élaborait alors la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) publiée le 20 avril 2020[2] ;
  3. Très concrètement EDF et sa filiale Framatome ont l’intention de commencer le chantier en Seine-Maritime après la fin de la construction des deux réacteurs d’Hinckley Point… au mieux après 2025 ;
  4. Pour autant, l’objectif n’est pas exactement de construire deux nouveaux réacteurs comparables à celui en construction à Flamanville et à Olkiluoto mais de développer un nouveau modèle de réacteur, l’EPR 2, sur lequel l’Autorité de contrôle a publié un avis en juillet 2019[3] ;
  5. Si ce site présente toute une série d’atouts industriels et politiques pour l’exploitant nucléaire[4], il se caractérise par une singulière fragilité dans un contexte d’élévation du niveau de le mer et d’érosion littorale. Fragilité mise en évidence par les évaluations complémentaires de sûreté réalisées en 2011 à la demande de François Fillon suite à la catastrophe de Fukushima[5] ;
  6. On peut s’étonner du choix de ce site sur un stricte plan énergétique. Et cela pour au moins deux raisons :
    1. La première tient à la PPE citée précédemment qui prévoit la construction et la mise en service de plusieurs parcs éoliens en mer sur le littoral Normand au cours de la prochaine décennie[6]. Le débat public qui s’est terminé en septembre dernier[7] rappelle l’importance de l’objectif visé et la nécessité de recourir à une planification précise pour tenir les engagements confirmés récemment par la Ministre de la mer[8],
    1. Le cumul de deux nouveaux EPR avec l’exploitation de nouveaux parcs en mer imposerait de compléter le réseau de transport d’électricité en Seine-Maritime de façon conséquente compliquant une peu plus la mission de RTE, l’opérateur public en charge du transport de l’électricité et de l’équilibre du réseau[9], dont les prévisions sont déjà considérées comme fort cher par la commission de régulation de l’énergie[10].
  7. Pour qu’EDF puisse aller au bout de son projet faudrait-il encore que l’opérateur dispose des ressources nécessaires pour ce faire. Or rien n’est moins sûr à ce jour. Une longue liste d’études et autres évaluations notamment de la Cour des comptes donnent à voir que les finances d’EDF ne sont pas des plus robustes[11] alors que les coûts de la construction de nouveaux réacteurs ne sont pas du tout maitrisés[12]
  8. même si EDF avait les moyens de financer un nouveau projet EPR, force est de constater la défaillance de l’outil industriel et une perte de compétence dramatique dans le domaine nucléaire[14]. La triste expérience de Flamanville[15] comme les révélations sur les malfaçons concernant des équipements sous pression[16] laissent penser que personne n’a plus la capacité de réaliser des installations nucléaires conformes au nouveau référentiel de sûreté décidé après la catastrophe de Fukushima par l’Agence international de l’énergie atomique et les autorités de contrôle des principaux pays nucléarisés.
  9. Reste la question principale que chacun devrait se poser aujourd’hui, à savoir celle de l’utilité de la construction de deux nouveaux réacteurs ici. Bien des éléments amènent à considérer qu’elle est totalement nulle. L’Europe produit suffisamment d’électricité pour faire face à ses besoins alors que les réseaux nationaux sont de plus en plus étroitement connectés. Cette abondance de kWh du au succès de la transition énergétique en Allemagne et en Europe du Nord se traduit par une baisse tendancielle des prix… alors que le nucléaire coûte cher, très cher comme le donne à voir les négociations en cours pour réévaluer le niveau de l’Arenh[17] et de très nombreuses évaluations sur le coût du kWh nucléaire[18].
  10. Et si tout cela n’était qu’un coup de com’ ? La question mérite en effet d’être posée. Comme nous venons de le rappeler l’énergéticien n’a ni les moyens ni les capacités de réaliser deux nouveaux EPR dont l’utilité reste à démontrer. Un autre but serait donc visé… non pas énergétique mais plutôt politique. En effet le conseil d’administration fait aujourd’hui face à un mouvement de grève puissant[19] en réaction au projet Hercule proposé par le gouvernement[20]. Alors qu’il s’apprête à perdre son pouvoir sur le parc nucléaire, le Conseil d’administration veut rappeler qu’il est le garant des intérêts de l’entreprise et qu’il incarne une alternative à la politique énergétique de l’Etat… en donnant à voir son attachement à la filière nucléaire.

[1] https://cpdp.debatpublic.fr/cpdp-penly3/

[2] https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000041814432/

https://www.ecologie.gouv.fr/programmations-pluriannuelles-lenergie-ppe

[3] https://www.asn.fr/Informer/Actualites/Projet-de-reacteur-EPR-Nouveau-Modele-et-de-son-evolution-EPR-2

[4] https://www.paris-normandie.fr/id149456/article/2020-12-17/edf-opte-pour-le-site-de-penly-pres-de-dieppe-afin-dy-implanter-son-nouvel-epr ; https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/12/18/nucleaire-edf-choisit-le-site-de-penly-pour-construire-deux-epr_6063808_3234.html

[5] https://www.asn.fr/sites/rapports-exploitants-ecs/EDF/penly/

[6] https://fee.asso.fr/cdp/publication-de-la-programmation-pluriannuelle-de-lenergie-ppe/

[7] https://eolmernormandie.debatpublic.fr/

[8] https://www.lejdd.fr/Politique/annick-girardin-25-de-lelectricite-issue-de-leolien-en-mer-en-2050-une-realite-a-notre-portee-4008675

[9] https://assets.rte-france.com/prod/public/2020-07/Sch%C3%A9ma%20d%C3%A9cennal%20de%20d%C3%A9veloppement%20de%20r%C3%A9seau%202019%20-%20Synth%C3%A8se.pdf

[10] https://lenergeek.com/2020/01/24/cre-plan-modernisation-rte-reseau-electrique/

[11] https://www.greenpeace.fr/faillite-dedf-affaire-anomalies-vieillissement-parc-scandale-na-dure/

[12] https://www.ccomptes.fr/fr/publications/la-filiere-epr

[13] https://www.greenpeace.fr/lecheance-40-ans-parc-nucleaire-francais/

[14] https://www.edf.fr/sites/default/files/contrib/groupe-edf/producteur-industriel/nucleaire/Notes%20d%27information/igsnr-2019-rapport-fr.pdf

[15] https://www.mediapart.fr/journal/economie/dossier/dossier-le-naufrage-de-lepr

[16] https://www.asn.fr/Informer/Dossiers-pedagogiques/Anomalies-de-la-cuve-de-l-EPR-et-irregularites-usine-Creusot-Forge-de-Framatome

[17] https://www.cre.fr/Electricite/Marche-de-gros-de-l-electricite/acces-regule-a-l-electricite-nucleaire-historique

[18] https://www.vie-publique.fr/rapport/24380-etude-economique-prospective-de-la-filiere-nucleaire-rapport-au-premie

[19] https://www.la-croix.com/Economie/Chez-EDF-projet-Hercule-bien-mal-passer-2020-12-17-1201130624

[20] https://www.leparisien.fr/economie/renationalisation-partielle-d-edf-l-elysee-reprend-la-main-sur-le-nucleaire-15-04-2019-8053341.php