10 raisons de dire non à l’EPR2 à Penly et ailleurs !

« En déplacement à Belfort (Territoire de Belfort), Emmanuel Macron a annoncé, jeudi 10 février, la construction de six réacteurs nucléaires de type EPR 2 d’ici à 2050, avec une mise en service du premier réacteur vers 2035. Il a, en outre, envisagé la perspective de huit EPR2 supplémentaires, un projet qui fera l’objet d’études[i]. »

A en croire EDF : « D’une puissance d’environ 1670 MW, l’EPR2 répond aux exigences de sûreté des réacteurs de 3ème génération, ce qui se fait de mieux dans le monde. L’EPR2 prend notamment en compte, dès la conception les référentiels de sûreté internationaux et français qui ont découlé de l’accident de Fukushima. Le design et la préparation de la construction de l’EPR2 s’appuient sur le retour d’expérience des réacteurs nucléaires de type EPR actuellement en fonctionnement et en construction – Taishan, Flamanville 3, Olkiluoto et Hinkley Point C – mais également sur le parc nucléaire en exploitation, afin d’en renforcer la compétitivité[ii]. » Tout cela pour affirmer que « Les évolutions de conception d’EPR à EPR2 visent en effet à simplifier la construction au bénéfice de la qualité, de la durée, du coût de construction sans impact sur la sûreté. »

Par rapport à l’unique EPR en construction en France à Flamanville (Manche), qui a accumulé retards et surcoûts, l’EPR 2 est censé être « plus simple à construire », bénéficiant d’un effet de série (construction par paires) et de préfabrications en usine ou modularisation, selon EDF. C’est aussi « le premier réacteur à être totalement conçu de façon numérisée », avec simulation 4D et visualisation 3D pour mieux détecter les anomalies. La construction de plusieurs exemplaires, ainsi que les optimisations faites sur le génie civil et les méthodes de construction, « vont permettre de faire des économies d’échelle », promet le groupe.

Un rapport établi à la demande de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) 2019-2028 d’exposer les réflexions du Gouvernement quant aux conditions techniques et économiques d’une décision de construction de nouveaux réacteurs nucléaires de grande puissance de technologie EPR2 justifie le choix de l’Etat d’autoriser l’exploitant nucléaire à initier cette nouvelle phase du renouvellement du parc nucléaire[iii]. En voici les éléments essentiels :

  • Dans un scénario central, le couplage définitif au réseau d’un premier réacteur EPR2 est envisagé à l’horizon 2037, intégrant un peu plus de 2 ans de marges calendaires par rapport au calendrier non margé du projet selon EDF. Le respect de cette échéance de 2037 dépend à court terme du calendrier de prise de décision et de la tenue des délais du processus de consultation et d’autorisation réglementaire.
  • Après deux audits externes mandatés par l’État, en 2019 puis en 2021, le coût de construction d’un programme de 3 paires d’EPR2 (soit 6 réacteurs) est estimé à 51,7 Md€2020 en scénario médian hors coûts de financement. Ce montant s’étalerait sur une durée totale de construction de près de 25 ans, pour une durée d’exploitation des réacteurs estimée par EDF à 60 ans à compter de leur mise en service.
  • Ce montant de 51,7 Md€ correspond à un coût sans provisions de 43,1 Md€ auxquels s’ajoutent :
    • 1,7 Md€2020 de provisions nucléaires pour le démantèlement des installations et la gestion des déchets nucléaires à long terme ;
    • 6,9 Md€2020 de provisions pour incertitudes, risques, aléas et opportunités, soit 16 % du coût du programme sans marge. Parmi ces provisions, 2,8 Md€ (soit 40 %) sont actuellement fixés de manière forfaitaire dans une vision prudente pour un projet de cette ampleur. Les auditeurs ont confirmé le caractère prudent de ces provisions.
  • Le dernier audit externe a conclu que la méthode d’évaluation des coûts du programme retenu par EDF est robuste.
  • Au-delà de ce scénario médian, un scénario intégrant une vision dégradée de la mise en œuvre du projet a été analysé. Il se traduirait par une augmentation du coût du programme de 4,6 Md€ par rapport au scénario médian à 51,7 Md€2020[iv].

Pour autant de nombreuses incertitudes demeurent… d’abord sur le plan financier :

« Les coûts présentés s’inscrivent dans une démarche que les audits et travaux réalisés ont considérée prudente. Toutefois si l’estimation du projet à 51,7 Md€ est considérée par les auditeurs comme une estimation robuste d’un scénario médian, il est indispensable de poursuivre la prise en compte du retour d’expérience des autres chantiers d’EPR, ainsi que les travaux d’affermissement et de levée des risques du projet en intégrant les retours issus du detailed design et de la contractualisation des différents lots du projet (prévue pour fin 2022 pour les lots principaux).

La robustesse des coûts estimés pour les paires 2 et 3 sera également très dépendante du déroulé de la construction de la première paire, qui devra permettre de confirmer la levée des risques liés à la maîtrise des fabrications, telle que prévue aujourd’hui dans les estimations d’EDF[v]. »

… mais aussi sur le plan technique :

« Le succès de nouvelles constructions nécessite en effet que la filière soit en capacité de respecter les délais et les coûts sur lesquelles elle s’engage, ainsi que les exigences de qualité requises. Pour y parvenir, plusieurs actions ont été lancées, notamment au niveau d’EDF (déploiement du plan Excell au printemps 2020 tenant compte du retour d’expérience du chantier de Flamanville 3, retour d’expérience audité par l’État) et au niveau de Framatome (plan Juliette, Excell in quality, plans qualité spécifiques sur les sites industriels de Framatome). Ces initiatives donnent des premiers résultats positifs qui doivent désormais être consolidés. De même, l’efficacité de la diffusion des progrès au sein de la filière doit maintenant être évaluée.

L’adéquation des ressources de la filière avec un programme de construction de nouveaux réacteurs nucléaires est également déterminante pour la réussite d’un tel programme. Les études menées montrent qu’il s’agit d’un enjeu tant pour EDF et Framatome que pour les entreprises de la filière. Cet enjeu pourrait être renforcé par la charge supplémentaire induite par les éventuels projets à l’export, le programme de jouvence du parc nucléaire existant (le programme de « grand carénage ») et les projets de Small Modular Reactor (SMR).

Certaines activités spécifiques sont particulièrement sensibles au risque de tension s’agissant des compétences disponibles, comme la chaudronnerie, le soudage ou le procédé nucléaire. Une visibilité sur le plan de charge contribuerait à prévenir ces risques, afin d’anticiper le dimensionnement des équipes, les besoins en compétences et la disponibilité de l’outil industriel.[vi] »

Nous sommes donc bel et bien en présence d’un pari se fondant sur une foi immodérée en la capacité de la filière nucléaire de répondre au défi climatique tout en garantissant la pérennité d’une filière industrielle considérée comme stratégique voire indispensable à l’indépendance nationale.

Ce pari peut-il être mis en œuvre ? Est-il en capacité de garantir la réalisation des objectifs de la France face au changement climatique ? Permettrait-il de garantir à un coût socialement acceptable la sécurité des approvisionnements en électricité requise par la loi ? Pourrait-il être mis en œuvre dans le respect du droit de l’environnement et du droit du travail ? Correspond-il aux objectifs de l’Etat de réduire la part du nucléaire dans le mixte énergétique ? Est-il favorable à la nécessité de développer les énergies naturelles et renouvelables ? favorisera-t-il la maitrise de la demande d’énergie reconnue par une grande diversité d’acteurs et d’analystes ? Assurera-t-il la pérennité du groupe EDF, aujourd’hui en grande difficulté ? Correspond-il à l’objectif de transition énergétique tel qu’il est défini par la loi du 18 aout 2015[vii] ?

Voilà tout autant de questions qui se posent alors que le ministère de la transition écologique sollicite la Commission nationale du Débat public pour mission de conseil sur une concertation nationale sur le système énergétique de demain ainsi que pour la mise en œuvre d’un débat public sur le projet de construction de deux réacteurs nucléaires EPR2 à PENLY[viii].

Non seulement ce renouvellement du parc nucléaire au regard de la situation de l’exploitant et des risques inhérents à cette technologie n’est pas prudent mais cela peut engager la nécessaire adaptation de notre système énergétique dans une impasse à Penly et ailleurs.

Dans le souci d’amener l’Etat à respecter les objectifs définis par le Parlement en 2015, on ne peut admettre les objectifs, les modalités et surtout l’opportunité de décider de la construction de nouveaux réacteurs nucléaires en France au profit d’une authentique politique de transition fondée sur une décroissance des consommations et un développement des énergies alternatives face au péril d’une électrification complète du mixte énergétique.

De la critique de la technologie électronucléaire et plus spécifiquement des EPR low cost que propose EDF aujourd’hui notre ambition est de démontrer que la construction de 6 à 8 EPR2 ne peut aucunement répondre à l’avertissement des experts sur le climat relayé par Antonio Guterres le 04 avril 2022 :

« Les 3000 pages publiées en ce début avril sont le troisième et dernier volet de la série de rapports que publie le GIEC cette année.

C’est aussi le plus politique, car pour la première fois le GIEC liste les solutions possibles pour limiter le réchauffement climatique à 2, voire 1 degré 5 d’ici la fin du siècle. Si on poursuit la trajectoire actuelle, c’est 4 degrés de plus qu’il y aura par rapport à 1850, période préindustrielle de référence.

Pour ne pas en arriver là, il faut limiter nos émissions de 45% d’ici 2030, 6% par an. On sait dorénavant ce que cela veut dire puisqu’en 2020, année de confinements répétés, les émissions de gaz à effet de serre ont chuté de 5,8%, avant de repartir immédiatement après.

Jusqu’à maintenant, le GIEC parlait de décennie cruciale, cette semaine on est passé à 3 ans. Il reste trois ans à l’humanité pour inverser la courbe des émissions de gaz à effet de serre, sinon, le « monde d’après » sera un monde invivable… Il l’est déjà en partie en partie pour des millions de déplacés climatiques[ix]. »

Un parc d’EPR2 ne peut satisfaire à ces exigences parce que :

  1. il ne produira pas d’énergie avant au moins deux décennies,
  2. il est lui-même exposé aux effets du changement climatique,
  3. l’extraction et la transformation de l’Uranium en combustible nucléaire ne sont pas neutre en carbone,
  4. la construction d’un réacteur nucléaire et la fabrication de ses composants sont un gouffre énergétique,
  5. son financement génère un effet d’éviction fatale aux dépends de la transition énergétique,
  6. le caractère massif de la production électronucléaire ne favorise guère les stratégies de maitrise de la demande d’énergie,
  7. l’ère des productions centralisées touche à sa fin au profit d’un maillage de productions locales interconnectées,
  8. la tendance est à la réappropriation de la mise en œuvre et du contrôle du système énergétique par les territoires et les usagers eux-mêmes,
  9. le temps de cerveau disponible investi dans la conception, le développement et la mise en œuvre du projet EPR2 pénalise la conception et la réalisation d’un nouveau modèle énergétique respectueux de la planète et de ceux et celles qui l’habitent,
  10. les déchets générés par ces nouveaux réacteurs non seulement concentrent risques, impacts et nuisances mais leur gestion s’avère pour le moins problématique alors que l’aval du « cycle nucléaire » touche aujourd’hui à ses limites à La Hague et ailleurs !

Il nous revient donc collectivement au-delà de nos divergences et de nos inimitiés de faire front commun aujourd’hui pour affirmer un non franc et massif à l’Etat et à l’exploitant nucléaire. Un parc de plusieurs paires d’EPR2 n’est ni nécessaire ni suffisant pour faire face aux défis climatiques et énergétiques.


[i] https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/02/10/que-sont-les-epr-2-ces-nouveaux-reacteurs-nucleaires-annonces-par-emmanuel-macron_6113176_3244.html

[ii] https://www.edf.fr/la-centrale-nucleaire-de-penly/les-actualites-de-la-centrale-nucleaire-de-penly/lepr2-est-une-version-optimisee-et-industrialisee-de-lepr

[iii] https://www.vie-publique.fr/rapport/283885-travaux-relatifs-au-nouveau-nucleaire-ppe-2019-2028

[iv] https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/283885.pdf

[v] https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/283885.pdf

[vi] https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/283885.pdf

[vii] https://www.ecologie.gouv.fr/loi-transition-energetique-croissance-verte

[viii] https://www.debatpublic.fr/programme-nouveaux-reacteurs-nucleaires-et-projet-de-deux-reacteurs-epr2-penly-2981

[ix] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-bulle-economique/giec-climat-trois-ans-pour-arreter-de-mentir-et-agir-8055446

Retour sur le débat public de 2010 sur le Projet Penly 3

Le débat public de 2010 sur le projet Penly 3 a été une grande victoire pour le mouvement antinucléaire. Nos interventions et contributions dans ce cadre ont considérablement fragilisé EDF qui a été abandonné par la plupart de ses partenaires au cours de l’année entrainant un naufrage du projet.

Pour autant nous savions parfaitement qu’il ne s’agissait pas là d’une victoire définitive. EDF n’a pas renoncé au projet mais suspendu sa décision. Nous savions parfaitement que la menace d’un EPR referait surface vers 2024. Aujourd’hui c’est chose faite comme l’avait annoncé Dominique Minière lors de l’élaboration de la PPE en 2019.

Trouvez ci-dessous, le verbatim de ce long et riche débat public établi par Alain Correa :

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EPR2 : Des fragilités techniques non négligeables

Le Collectif STOP-EPR ni à Penly ni ailleurs, membre de la CLIN Paluel-Penly, participe aujourd’hui à une présentation par EDF du projet EPR2 à Penly. Voici le document qui nous a été communiqué. Il présente les principales caractéristiques du projet et la calendrier de sa mise en oeuvre :

Vous trouverez ci-dessous notre avis sur la proposition d’EDF :

Ce qui se passe à Taishan n’est pas un événement anodin

Comme l’expliquent nos amis du CAN-Ouest, l’incident survenu sur le réacteur EPR de Taishan en Chine est loin d’être un détail. Il révèle une faiblesse structurelle de ce type de réacteurs et surtout donne à voir l’impasse dans laquelle s’est engagée la filière nucléaire.

Le Collectif STOP-EPR ni à Penly ni ailleurs considère cet incident comme suffisamment sérieux pour effectivement poser la question de l’opportunité de la poursuite du programme EPR ici et ailleurs.

Au regard des nombreuses publications de l’Autorité de contrôle et de l’Institut de radioprotection depuis 20 ans sans oublier la documentation proposée par le Groupes permanents d’experts et le Haut Comité, il apparaît que l’exploitation du parc nucléaire fait face à une crise systémique qu’il est dans l’incapacité de traiter.

La filière nucléaire se heurte à une limite technologique

Une dégradation du combustible dans la cuve du réacteur aurait occasionné à Taishan des émission de gaz rares dans le bâtiment réacteur puis des rejets. Du combustible fourni par Framatome serait en cause.

Un tel événement n’est pas rare. Bien au contraire, il n’est que le dernier épisode en date d’une longue série qui débute à la fin du siècle dernier. En effet EDF afin de réduire le cout d’exploitation du parc veut depuis la fin des années 1990 augmenter le taux de combustion des combustibles c’est-à-dire la durée de leur utilisation dans le réacteur avant déchargement.

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Ce faisant EDF et son complice AREVA se sont trouvés face à une difficulté technique non négligeable. Les gaines de combustible utilisées alors ne résistaient guère à ce nouveau mode d’exploitation. Ainsi le Zircaloy 4 a cédé progressivement la place à un nouvel alliage le M5.

D’aucuns pouvaient imaginer que tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes… Il n’en est rien. Les problèmes continue de se poser comme le donne à voir la littérature technique tant de l’AIEA que de l’Institut de radioprotection.

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